Éloge de la fatuité

Il faut imaginer Sisyphe heureux

Puni par les dieux, contraint d’effectuer un travail qui ne sera jamais récompensé, ne pouvant renoncer, Sisyphe serait malgré tout capable de trouver dans son interminable labeur une forme de bonheur indicible ?

Cela a immédiatement trouvé une résonance en moi, sans qu’au départ je ne puisse l’expliquer.

Il faut imaginer Sisyphe heureux

Pour les uns, le sort de Sisyphe n’est guère préférable à celui de Prométhée, le foie dévoré par des aigles jour après jour, malheur éternel.

Pour les autres, il faudrait voir un paradoxe, celui d’une liberté qui ne trouverait de réalité que dans l’infirmation d’elle-même : un homme ne pourrait être libre que s’il accepte de voir ses chaines, alors seulement il peut les transcender. « Le seul moyen d’affronter un monde sans liberté est de devenir si absolument libre qu’on fasse de sa propre existence un acte de révolte », disait Camus. Si bonheur il y a, il n’est qu’une injonction : être heureux, ou s’efforcer de l’être, devient un acte de résistance par lequel on trouve une forme de paix, mais de satisfaction… point.

Il faut imaginer Sisyphe heureux

vraiment heureux, comme peut l’être un homme qui a choisi son sort.

Pensez plutôt :

Qu’est-ce qui contraint vraiment Sisyphe à pousser son rocher ? Il n’est pas enchainé, aucune représaille n’est prévue s’il renonce, pas même la mort qui est présentée comme un sort plus doux.

Quelle motivation les dieux ont-ils donné à Sisyphe ? L’espoir, mille fois démenti, qu’un jour la pierre soit hissée au sommet de la montagne et n’en redescende plus ?
Ou bien l’amour ?

Et s’il y avait, dans le cœur de Sisyphe, une voix impérieuse qui le poussait à continuer son labeur, non pour obtenir un résultat, mais pour l’amour même du geste ? Et si Sisyphe aimait rouler sa pierre ? Et si malgré la difficulté, la douleur dans les muscles, la futilité inhérente, l’absurdité apparente, la fatigue éternelle, la répétitivité désespérante, l’incompréhension de ses pairs, la certitude de ne jamais rien gagner, voir même de perdre tout : son temps, sa santé, sa vie, et si malgré tout Sisyphe aimait sa tâche ? Et s’il était prêt à tout perdre pour la beauté du geste ? Le sentiment de tenir son rôle, d’avoir une place dans le monde, une œuvre à délivrer ? La satisfaction d’un besoin quasi primaire ?

Il faut imaginer Sisyphe heureux

parce que sa tâche, même si vous ne la comprenez pas, même si vous ne voudriez pas l’accomplir vous-même, est peut-être la seule dans laquelle Sisyphe trouve du bonheur. Si vous n’éprouviez de joie que dans l’action de pousser une pierre sur les montants abrupts d’une montagne, y renonceriez-vous ? Sacrifieriez-vous ce qui vous rend vous-même pour du confort ?

Moi non.

Je sais qu’il est vain d’espérer un jour vivre de ma plume. Je sais qu’écrire mène à la ruine, que je perds mon temps à raconter des histoires que personne ne veut découvrir. Je sais que nous sommes déjà trop nombreux, à vouloir être romanciers, et que d’autres partent avec plus de chance que moi : leurs textes correspondent à des lignes éditoriales, ils savent construire une romance, ils sont peut-être déjà connus par ailleurs, ils n’ont pas la bêtise d’écrire des posts aussi longs que les miens sur Facebook, ils sont sympathiques et savent se faire des amis, ils ne se sont pas perdus dans des études scientifiques qui ne leur ont rien apprit de la littérature, ils savent faire de bonnes descriptions, ils gèrent l’intrigue et le suspense, ils ont des bêta-lecteurs, ils ne se complaisent pas dans l’introspection… Souvent je commence à écrire en sachant que je ne trouverai pas d’éditeur, que je ferais mieux de me trouver un emploi d’ingénieur. Écrire ne m’a apporté que solitude et frustration. Mais je veux écrire. Je suis résolue à écrire un livre après l’autre jusqu’à ce que l’un d’eux vaille d’être lu, et encore après cela.

Il faut imaginer Sisyphe heureux

Sisyphe, c’est moi.

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