Moi, Tituba sorcière…

Maryse Condé est lauréate du prix Nobel de littérature 2018 (prix alternatif).

NB : Les citations choisies peuvent révéler une grande part de l’intrigue, l’article reste compréhensible si vous les sautez.


 

https://images-eu.ssl-images-amazon.com/images/I/41AS9-z7T0L.jpgJe dirais qu’en ce qui concerne « Moi, Tituba sorcière… », tout est dans le titre.

Sorcière, points de suspension.

Qu’est-ce qu’une sorcière ?

Le mot cristallise tant de définitions possibles, et Tituba, héroïne et narratrice du roman, est à l’intersection de toutes, là où les interprétations du mot entrent en collision.

Tituba a une pratique : elle connait les plantes pour soigner, les prières rituelles, elle est en communication avec les esprit de Yao son père, Abena sa mère, et Man Yaya la guérisseuse qui lui a tout apprit.

Man Yaya m’apprit les plantes.
Celles qui donnent le sommeil. Celles qui guérissent plaies et ulcères.
Celles qui font avouer les voleurs.
Celles qui calment les épileptiques et les plongent dans un bienheureux repos. Celles qui mettent sur les lèvres des furieux, des désespérés et des suicidaires des paroles d’espoir.
Man Yaya m’apprit à écouter le vent quand il se lève et mesure ses forces au-dessus des cases qu’il se prépare à broyer.
Man Yaya m’apprit la mer. Les montagnes et les mornes.
Elle m’apprit que tout vit, tout à une âme, un souffle. Que tout doit être respecté. Que l’homme n’est pas un maître parcourant à cheval son royaume.
[…]
[Puis], Man Yaya m’initia a une connaissance plus haute. Les morts ne meurent que s’ils meurent dans nos cœurs. Ils vivent si nous les chérissons, si nous honorons leur mémoire, si nous posons sur leurs tombes les mets qui de leur vivant ont eu leur préférence, si à intervalles réguliers nous nous recueillons pour communier dans leur souvenir. Quelques mots suffisent à les rameuter, pressant leur corps invisibles contre les nôtres, impatients de se rendre utiles.
Mais gare à celui qui les irrite, car ils ne pardonnent jamais et poursuivent de leur haine implacable ceux qui les ont offensés, même par inadvertance. Man Yaya m’apprit les prières, les litanies, les gestes propitatoires. […] Elle m’apprit surtout les sacrifices. les sang, le lait, liquides essentiels.
[p.22]

Tituba est guérisseuse, les autres autour d’elle le savent.

— Merci, Tituba ! Tu m’as sauvé la vie !
[p.76]

Mais ses pouvoirs, tous bénéfiques soient-ils, ne lui valent que du rejet, dès le départ.

On semblait me craindre. Pourquoi ? Fille d’une pendue, recluse au bord d’une marre, n’aurait-on pas plutôt dû me plaindre ? Je compris qu’on pensait surtout à mon association avec Man Yaya et qu’on la redoutait. Pourquoi ? Man Yaya n’avait-elle pas employé son don à faire le bien. Sans cesse et encore le bien ? Cette terreur me paraissait injuste. Ah ! c’est par des cris de joie et de bonne arrivée que l’on aurait dû m’accueillir ! C’est par l’exposé de maux que j’aurais de mon mieux tenté de guérir. J’étais faite pour panser et non pour effrayer.
[p.26]

Les choses se compliquent encore quand Tituba devient esclave des blancs. Pour eux (des chrétiens), être une sorcière, c’est avoir pactisé avec Satan. C’est être mauvaise, dangereuse, condamnable. A Salem où Tubita a été emmenée par son maître Samuel Parris, la peur, tintée de racisme, fait croire n’importe quoi.

Je n’avais pas pas pris la pleine mesure des ravages que causait la religion de Samuel Parris ni même compris sa vraie nature avant de vivre à Salem. Imaginez une étroite communauté d’hommes et de femmes, écrasés par la présence du Malin parmi eux et cherchant à le traquer dans toutes ses manifestations. une vache qui mourrait, un enfant qui avait des convulsions, une jeune fille qui tardait à connaître le flot menstruel et c’était matière à spéculations infinies. […] Moi-même je m’empoisonnais à cette atmosphère délétère et je me surprenais, pour un oui pour un non, à réciter des litanies protectrices ou à accomplir des gestes de purification. J’avais, en outre, des raisons très précises d’être troublée. A Bridgetown, Susanna Endicott m’avait déjà appris qu’à ses yeux, ma couleur était signe de mon intimité avec le Malin. […] A Salem, cette conviction était partagée par tous.

Elle corrompt, surtout, cette peur, jusqu’aux personnes que l’on croyait des alliées.

— Vous, faire du bien ? Vous êtes une négresse, Tituba ! Vous ne pouvez que faire le mal. Vous êtes le mal !
Ces paroles, je les avais déjà entendues ou bien j’en avais lu la substance dans les regards. Mais je n’avais jamais imaginé qu’elles tomberaient dans une bouche qui m’était si chère ! Je demeurais sans voix. [Elle] siffla, pareille au vert mamba des îles :
— Ce bain que vous m’avez fait prendre, que contenait-il ? Le sang d’un nouveau né que vous aviez fait mourir par malice ?
Je fus comme assommée.
— Ce chat que vous nourrissiez chaque matin ? C’était Lui, n’est-ce pas ?
Je commençais à pleurer.
— Quand vous partiez dans la forêt ? C’était pour les rencontrer, les autres, vos pareilles et danser avec elles, n’est-ce pas ?
[p.123]

Alors commence le procès.

Les autorités en sont sûres, il y a des sorcières à Salem, il faut les dénoncer. Tituba est l’une des premières à être appelée à la barre.

Elle est une figure historique à demi oubliée, que Maryse Condé veut réhabiliter.

Il me semblait que je disparaissais complètement.
Je sentait que dans ces procès des sorcières de Salem qui feraient couler tant d’encre, qui exciteraient la curiosité et la pitié des générations futures et apparaîtraient à tous comme le témoignage le plus authentique d’une époque crédule et barbare, mon nom ne figurerait que comme celui d’une comparse sans intérêt. On mentionnerait çà et là « une esclave originaire des Antilles et pratiquant vraisemblablement le hodoo« . On ne se soucierait ni de mon âge ni de ma personnalité. On m’ignorerait.
Dès la fin du siècle, des pétitions circuleraient, des jugements seraient rendus qui réhabiliteraient les victimes et restitueraient à leur descendance leurs biens et leur honneur. Moi, je ne serais jamais de celles-là. Condamnée à jamais, Tituba !
Aucune, aucune biographie attentionnée et inspirée recréant ma vie et ses tourments !
Et cette future injustice me révoltait ! Plus cruelle que la mort !
[p.173]

Il s’agit d’un roman biographique, l’autrice laisse sa patte, sa pensée, ses revendications (on la sent particulièrement dans le passage ci-dessus).

C’est intéressant à voir aussi : la réception de la grande histoire.

En fond, on devine le troisième usage du mot sorcière, celui de la réappropriation féministe.
Ainsi Tituba rencontre Hester :

— Je voudrais écrire un livre, mais hélas ! les femmes n’écrivent pas ! Ce sont seulement les hommes qui nous assomment de leur prose. […] … Oui, je voudrais écrire un livre ou j’exposerais le modèle d’une société gouvernée, administrée par les femmes ! Nous donnerions notre nom à nos enfants, nous les élèverions seules…
[p.159]

Tituba, Sorcière, est tout à la fois :
– La praticienne guérisseuse, connaissant les plantes et communiant avec son environnement
– La créature de la nuit, qui pactise avec les démons et qui hante notre imaginaire à califourchon sur son balai volant
– La femme forte, figure que les féministes reçoivent comme un héritage.

Tituba, sorcière, tout est dans le titre.

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