« Car c’est par la fragilité que la révolution œuvre »

Je voudrais dire quelque chose d’intelligent à propos d’un appartement sur Uranus, livre de chroniques par le philosophe trans Paul B Preciado. Mais à la vérité, dès les premières lignes de l’introduction, j’étais déjà conquise. Alors une fois encore, l’objectivité repassera, vous voilà avertis.

Au fil des ans, j’ai appris à considérer les rêves comme partie intégrante de la vie. […] La vie commence et se termine dans l’inconscience, les actions que nous menons en pleine lucidité ne sont que des îlots dans un archipel de rêves. Aucune existence ne peut être entièrement restituée dans son bonheur ou dans sa folie dans tenir compte des expériences oniriques.

Le recueil commence par les rêves, finit par les corps, tous les corps, les corps mouvants. Il est entre les deux, la réalité qui se devine, et l’intériorité qui s’exprime, entre l’intime et le politique, le roman et la théorie. Au fil du livre, avec les articles alignés dans l’ordre chronologique entre 2013 et 2018, on retrouve autant le monde (l’actualité juste évoquée que notre souvenir ravive) que l’auteur qui s’y projette, une réflexion après l’autre. C’est un témoignage auquel je veux ajouter le mien, pour ce qu’il vaut, surement pas grand chose, surement pas rien. Disons, un cailloux dans la marre.

Je vais raconter mon histoire, qui n’est pas celle de Paul B Preciado, arriver jusqu’au point où nos conclusions convergent, espérer faire échos.

Je vais parler de mon corps comme si cela pouvait vous intéresser.

Car j’ai un corps, l’affirmation n’est pas aussi triviale qu’elle en a l’air.

Je veux vous parler de lui. Parce qu’il existe, qu’il est à moi, et que j’aimerais pour une fois être celle qui en fait la description. Je veux, moi-même, dire comment je l’envisage.

Je n’aime pas mes seins. Non qu’ils soient laids, ou que j’ai quoi que ce soit de précis à leur reprocher. Je n’aime simplement pas l’idée de leur existence. Je n’ai jamais voulu d’eux. Je me souviens les avoir nié, d’abord. J’ai toujours des vieilles photos de moi, sans haut de maillot de bain sur la plage, alors qu’ils étaient là. Je me rappelle avoir refusé de porter des soutiens-gorges pendant des années, jusqu’à ce qu’ils deviennent trop gros et inconfortables.

Je me rappelle surtout des prétendus conseils bienveillants que j’ai reçu de la part de qui se sentait légitime à commenter ma vie. Que tout ce qui n’est pas soutenu tombe, tu veux vraiment finir avec deux gants de toilette suspendus à la poitrine ? Pis ça te gêne pas qu’ils bougent ? Quand tu croises le bras on dirait que tu les portes, tu crois qu’on le voit pas ? Mais tout le monde le voit, Eva, c’est seulement par politesse qu’on ne te dit rien. Tu es ridicule.

A l’époque, je ne me rasais pas non plus. Sur mes jambes, les poils me paraissaient seulement plus foncés, je ne voyais pas pourquoi cela aurait du m’inquiéter. Quant au reste, je ne comprenais vraiment pas, pourquoi moi mais pas lui ? Il y avait d’autre remarques, ça fait celle qui ne prend pas soin de soi, pas étonnant qu’on ne veuille pas de toi.

Je n’avais pas d’ami, alors j’y ai cru. Je me suis renfermée, je me suis cachée.

Je ne faisais rien, en vérité, qu’user d’une liberté que les féministes s’étaient battues pour avoir.

Mais des féministes, dans mon entourage, il n’y en avait pas. Il me manquait le discours politique, que personne ne me soufflait, et puisque je ne savais pas la revendiquer, ma façon d’être passait seulement pour les excentricités d’une gamine bizarre et mal adaptée.

Alors j’ai tenté de rentrer dans le moule.

J’ai aimé mon corps comme un étranger. Je me suis grimé en moi-même. J’ai souri à une normalité qui n’a jamais voulu de moi. Je suis restée seule longtemps.

Étrangement, quand tout à lâché, cela n’avait rien à voir avec mon corps, je ne pensais plus à lui. C’est l’écrasante bêtise du capital qui m’a poussée à bout, qui m’a forcé à changer d’angle, parce que plus rien ne faisait sens, que j’avais désespérément besoin de ces autres discours que j’ai fini par trouver, qui ont si vite eut une résonance en moi.

J’ai d’abord libéré mon esprit. Il y a quelques mois, j’écrivais encore que j’aurais voulu être une rivière.

Mais l’autre jour, je me regardais dans le miroir, et j’ai pensé que je n’aimais pas mes seins.

Je ne dis pas cela pour me plaindre.

C’était une pensée libératrice au contraire.

Puisque j’acceptais de les renier eux, je pouvais me voir au delà de leur présence, constater qu’à part eux, j’aimais presque tout.

J’aime mon corps pour toutes les mauvaises raisons. J’aime avoir des hanches, j’aime mon ventre et mes cuisses quand bien même on me répète qu’elles sont trop grosses, que je devrais maigrir. J’aime mes mains et mes pieds, mes pouces qui ont l’air trop petits, et que je ne voudrais pas autrement. J’aime mes yeux mêmes s’ils voient mal, qu’ils ne sont pas en face des trous, j’ai eu trois opérations, tentatives de me remettre la tête d’aplomb, je suis à présent dans l’incapacité morphologique de tourner le regard à droite, c’est vrai au sens propre, j’aime à dire que ça l’est aussi au sens figuré. J’aime mes dents, celles du bas qui sont de traviole malgré les années d’appareillage, mon incisive est passée de trop devant à trop derrière, je peux affirmer que les tentatives de remettre dans le rang sont douloureuses et veines, encore une fois, c’est vrai à plus d’un degré, ça me plait.

Mon corps est politique.

Non qu’il le soit de facto, mais c’est ainsi que je veux le considérer.

J’ai une histoire.

J’ai envie de la raconter. Besoin, peut-être.

L’homosexualité est un sniper silencieux qui colle une balle dans le cœur des enfant dans les cours de récréation, il vise sans chercher à savoir s’ils sont gosses de bobos, d’agnostiques ou de catholiques intégristes. […] L’homosexualité est un sniper aveugle comme l’amour, éclatant comme un rire et aussi tendre qu’un chien. Et s’il se lasse de prendre des enfants pour cible, il tire une rafale de balle perdues qui vont se loger dans [un cœur adulte].
La transsexualité est un sniper silencieux qui colle une balle dans la poitrine d’enfants plantés devant un miroir ou qui comptent leur pas sur le chemin de l’école. […] Il ne se demande pas s’ils viennent de familles monoparentales ou si papa portait du bleu et maman s’habillait de rose.
[…]
Des médecins et des églises promettent d’extirper la balle. […] Mais nul n’a jamais su comment extirper la balle. Ni les mormons ni les castristes. On peut l’enfouir plus profondément dans sa poitrine, mais on ne peut jamais l’extirper. Ta balle est un ange gardien : elle sera toujours à tes côtés.
[La balle – Un appartement sur Uranus p77]

Pour moi, la balle ressemblait à des éclats de Shrapnel : Pris un à un, les morceaux avaient l’air inoffensifs et minuscules, mais ils se sont infiltrés profondément, et quand j’ai voulu les voir à nouveau, ils étaient tous rassemblés là, dense et douloureux sous mes côtes, du côté du palpitant : une balle.

Alors je déambule, et quand je lis ces mots, j’ai soudain moins mal :

Ils rêvent peut-être, comme moi avant eux, qu’ils s’enfuient dans un pays étranger, dans lequel les enfants qui portent la balle sont les bienvenus. Et je voudrais leur dire, à ces enfants : la vie est merveilleuse, nous vous attendons, ici, nous sommes nombreux, nous sommes tombés sous la rafale, nous sommes les amants aux poitrines ouvertes. Vous n’êtes pas seuls.
[La balle – Un appartement sur Uranus p79]

J’entends et j’ai envie de transmettre à mon tour.

Mon corps est politique, parce qu’il n’a pas eu le droit d’être tout simplement, et puisque je le redécouvre, c’est ainsi que je le veux : engagé.

Je ne veux pas me définir dans la case délimitée et prétendument extensible de la féminité.

Ce qui est le plus urgent n’est pas de défendre ce que nous sommes (hommes ou femmes) mais de le rejeter, de se désidentifier de la coercition politique qui nous force à désirer la norme et à la reproduire.
[Lettre d’un homme trans à l’ancien régime sexuel – Un appartement sur Uranus p330]

Je suis une femme parce que c’est le statut que la société me donne, je suis cis parce que je ne le remets pas en cause. Mais je ne le clame pas. Ce n’est qu’un nom que l’on me donne.

Je ne veux pas changer de nom. J’aime celui que le hasard m’a donné : Eva D Serves, esclave en fuite. Je n’aspire à rien d’autre. Je signerais peut-être un jour Libéré Serves, mais j’en suis encore si loin. L’écriture est la seule clef que je possède.

Je suis lasse de m’accommoder des stéréotypes, même pour les critiquer. Je veux construire autre chose.

Je veux de cette politique qui m’avait fait défaut.

Je veux atteindre le paradoxe et y demeurer, là où j’ai conscience de n’être que moi, mais d’être inclue dans la diversité. La position intenable, entre égo et abandon. Je ne pourrais jamais parler pour qui n’est pas moi, je ne cesse pas d’essayer. J’aurais toujours conscience que mon expérience propre ne compte que pour moi, je ne la tais pas pour autant.

J’aime le foisonnement, la juxtaposition d’éléments qui ne semblent pas corrélés et qui sont pourtant indissociables (Fais tes cartons et Je ne veux pas d’un président <3). Je veux regarder le point où tout ce mêle. Dire le monde à travers moi, puisque c’est tout ce à quoi je peux prétendre.

Je veux pouvoir dire, comme Paul B Preciado le fait :

Je suis la multiplicité du cosmos enfermée dans un régime politique et épistémologique binaire, et je crie devant vous.

Je veux continuer d’écrire, non parce que j’ai le courage de le faire, bien que cela soit dur, mais parce que c’est ne pas le faire qui m’est insupportable.

Alors je vous partage, en guise de conclusion, les mots de Paul B Preciado qui m’ont le plus touchée, un souhait que je veux formuler à mon tour :

Mais puisque je vous aime, mes courageux égaux, je vous souhaite de manquer de courage, à votre tour. Je vous souhaite de ne plus avoir la force de répéter la norme, de ne plus avoir l’énergie de fabriquer l’identité, de perdre la foi en ce que disent vos papiers sur vous. Et une fois que vous aurez perdu tout courage, lâche de joie, je vous souhaite d’inventer un mode d’emploi pour votre corps. Parce que je vous aime, je vous désire faibles et méprisables. Car c’est par la fragilité que la révolution œuvre.
[Le courage d’être soi – Un appartement sur Uranus p117]

3 comments

Leave a Reply

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *