Venus d’M

J’ai écris une romance.

C’est étrange à dire.

Je m’en étais toujours cru incapable.

J’avais 15 ans quand j’ai mis le point final à mon premier roman, que je me suis mise à éplucher les catalogues des maisons d’édition jeunesse pour trouver l’essence de cette sacro-sainte ligne éditoriale que j’étais tenue de respecter. C’était marqué sur tous les sites : consultez d’abord la liste de nos parutions pour vous assurez que ce que vous avez écrit correspond à ce que nous recherchons. J’ai réalisé alors une chose à laquelle je n’avais jamais prêté attention : dans tous les titres, il y avait un couple, une histoire d’amour qui commence ou qui se termine.

Il y avait cette idée, je suppose, dans la tête des éditorices, que les ados sont pleins d’hormones et qu’il faut leur montrer dans la fiction ce qu’iels expérimentent en vrai : leurs premiers émois amoureux.

Sauf que moi, je n’expérimentais pas ça, pas du tout.

En tant que lectrice, ça ne me posait aucun problème, l’amour c’est chouette.

Mais je ne me sentais pas capable de l’écrire. Ni dans l’immédiat, ni dans un avenir proche, ce qu’à l’époque je formulais ainsi : « Être avant d’avoir. Il faut d’abord que je trouve qui je suis avant de chercher qui je veux avoir à mes côtés ».

Dans mon roman, il n’y avait pas de romance. L’histoire se déroulait dans une ville peuplée uniquement de clones tenus de ne surtout pas se différencier, ni dans leurs apparences ni dans leurs activités, ce afin d’obtenir l’égalité parfaite. Ma protagoniste n’était alors que son numéro d’immatriculation, une lettre pour son genre, trois chiffre pour le reste, mais se trouvait accusée (à tort ?) d’être dissidente et expulsée dans les sous-sol. Une ville sous la ville, où les gens existent pour eux mêmes, vivent, mais coupés de la lumière du jour.

Avec le recul, je vois qu’il y a dans ce premier livre toutes les germes de ce que j’écris encore aujourd’hui, que j’ai mis du temps à formaliser : la quête de soi, de ce qui nous constitue, le choix d’un nom à revendiquer, la rencontre d’amis véritables… C’est, involontairement, une métaphore brouillonne et mal écrite de moi-même, dix ans plus tard, expulsée enfin de la norme stérile et trouvant ma place parmi les minorités queers.

Quelque part, c’était déjà dans l’à côté. Il n’y avait pas de romance. Ce n’était pas dans les lignes éditoriales.

Ajouter à cela les inquiétudes des adultes.

Les attentionnées : C’est bien Eva de vouloir écrire, mais pense à un plan B quand même, parce que personne ne peut garantir que tu arriveras à en vivre un jour, et même si tu y arrives, cela peut prendre des années, et en attendant, il faudra bien faire bouillir la marmite.

Les moins attentionnées : Mais arrêtes Eva avec tes idées délirantes ! Tu vas passer pour une folle à dire des choses pareilles ! Et tu veux être écrivain ? Mais on écrit pour un public. Toi, personne n’aura jamais envie de lire ton fatras, t’es trop à côté de la plaque. J’ai essayé, moi, de te lire. Je me suis noyé. Et moi je t’aime, moi je te connais. Comment veux-tu que des inconnus te comprennent ?

Alors j’ai mené des projets sans aller jusqu’au bout. Je n’ai pas postulé dans les écoles d’art et d’animation dont je gardais pourtant les brochures précieusement, je n’ai même pas osé dire que je voulais tenter. Je me disais que cela n’avait pas de sens. Je savais avoir besoin de créer, mais en faire un métier me faisait peur. Pourquoi aurait-on voulu de mes dessins si l’on refusait de mon écriture ? On m’avait demandé de choisir un plan B financièrement sûr, pas une autre voie où, encore, mon salaire dépendrait de la subjectivité d’une audience inconnue.

Et puis, à part l’écrit, tu n’as jamais expérimenté sérieusement d’autres formes d’expression.

Problem solved.

Études techniques.

Trois ans de prépa pendant lesquels le roman n’est pas une option. J’écris des nouvelles, d’autres projets avortés.

J’avais 21 ans quand j’ai eu l’idée de mon deuxième roman. J’ai su à l’instant où j’y ai pensé qu’il ne serait jamais publié. Mais j’avais besoin de l’écrire. Je venais de revoir des amis d’enfance, de passer le meilleur après midi de ma vie. Pourtant, factuellement, on avait joué aux petits chevaux, jeu que je n’ai jamais aimé. J’étais seulement heureuse, juste là, je me suis dit « en cet instant, si l’on venait me proposer d’aller vivre dans cet autre monde que j’ai inventé et dont je prie chaque jour pour qu’il se matérialise, je déclinerais peut-être l’offre ». C’était une pensée révolutionnaire, et je voulais la saisir.

Mon imaginaire s’est greffé sur la belle au bois dormant, un conte évoqué ce jour là et dont je ne me rappelais presque pas. C’était pour moi une architecture parfaite, car désincarnée. J’étais libre de dévoiler mon intimité autour de cette structure préexistante, ce sans craindre d’abimer quoi que ce soit d’une histoire pour laquelle je n’avais aucune sympathie particulière (au contraire).

Dans la réécriture que j’ai faite, la belle, Aurore, choisit de s’endormir, tout comme elle choisit de se réveiller. Mon histoire est celle d’une personne qui s’aperçoit qu’elle n’a pas vécu, qu’elle a choisi de ne pas vivre, de se réfugier plutôt dans les rêves, là où tout est possible, là où rien ne l’entrave, qui se demande si elle ne devrait pas tenter de se réveiller, si le monde réel n’a pas quelque chose, tout compte fait, à lui apporter.

Je déploie mon imaginaire, raconte dans le désordre, insert des vrais bouts de rêves entre les chapitres… échoue à garder la romance.

J’avais pourtant prévu d’en mettre une. Cela n’a pas marché. Cela n’aurait pas pu marcher. L’histoire aurait perdue toute sa substance si la belle avait choisit de se réveiller pour l’amour d’un.e quelconque bellâtre.

J’ai envoyé mon manuscrit sans rien espérer, je n’ai eu aucun retour.

D’abord, je réécrivais au lieu de partir de rien, ce qui pour beaucoup est le syndrome d’un manque d’inspiration. Ensuite, je proposais un conte de fée sans baiser d’amour, qui cela intéresse-t-il ?

Je n’étais pas dans la ligne et je le savais.

J’ai eu un espoir pourtant, quelques années plus tard, en tombant sur une toute jeune maison spécialisée dans la réécriture de conte. J’ai envoyé. On m’a dit oui. Oui… mais non. On s’était pourtant mises d’accord sur le contrat et sur les modifications à apporter au texte, j’avais reçu un joyeux « je suis donc heureuse de pouvoir vous le dire : bienvenue parmi nous !« . Puis je les ai eue au téléphone, et un mois plus tard, au lieu du manuscrit annoté que l’on m’avait promis, j’ai reçu un mail expéditif de dix lignes. Mon roman n’était pas en cause, mais moi, en revanche, je ne collais pas.

Avec le recul, je vois le décalage. Ma démarche de réécriture n’étais pas, comme c’était le cas pour mes éditrices, celle d’une fan de conte qui rêve au prince charmant, une larme nostalgique au coin de l’œil en repensant aux « ils vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants« .

Mais sur le moment, c’était seulement un uppercut terrible. Quelque chose qui devait dire : tu ne seras jamais écrivain Eva. Tu vois, même si tu arrives à écrire des livres suffisamment bons, toi, toi en tant qu’être humain, personne ne veut de toi.

A ce moment là, je n’avais aucun.e ami.e, j’avais cessé d’en avoir en 5e, treize ans auparavant.

Pas de romance, ce n’était qu’un élément parmi d’autres, mais qui cristallisait mes inquiétudes.

Ne pas vivre d’histoire d’amour ne m’a jamais dérangée, intrinsèquement, sinon pour cette unique raison : j’avais peur que cela m’empêche d’écrire.

Il n’y a jamais eu que l’écriture dans ma vie.

J’avais peur qu’on me refuse toujours l’accès à la publication si je ne mettais pas en scène quelques couples, ce dont je me sentais incapable.

Et puis, il y a deux ans, j’ai découvert en même temps la volte, internet, et la communauté lgbt+.

Depuis je ne cesse de lire des livres qui explorent des terrains que je m’étais interdit d’explorer, qui me font dire « mais on a le droit de faire ça ?! » et me précipiter sur mon clavier, des romans qui me libèrent. Depuis, Mélanie Fazi a écrit « nous qui n’existons pas » (je n’ai toujours pas lu le livre, des fois je suis con, mais la chronique de blog m’a fait un bien fou : quelqu’un qui écrivait, dont je connaissais le nom, et qui n’avait pas non plus de romance dans sa vie). Depuis, sur le forum des éditions YBY, quelqu’un a demandé s’il y avait des personnes aro ou ace, et la moitié des autorices membres se sont désignés.

Cela n’a l’air de rien mais cela change tout.

Un jour ma sœur m’a envoyé une illustration, Méduse enlaçant amoureusement une statue de femme. Nous avons conçu ensemble une histoire tragique, j’ai voulu l’écrire, cela collait à l’appel à texte en cours chez YBY, elle m’a poussée à me lancer.

J’ai écrit une romance : Venus d’M.

Je l’ai écrite en pensant qu’elle serait médiocre.

J’ai eu pour ce texte les meilleurs retours de bêta-lecture de ma vie.

J’ai su que ma nouvelle serait acceptée si je l’envoyais, elle l’a été.

J’ai paniqué.

J’ai râlé beaucoup, longtemps, pour des raisons qui n’avaient rien à voir avec le fond du problème. Et je ne remercierai jamais assez qui m’a soutenue.

Et puis j’ai continué d’avancer.

J’ai écris d’autres nouvelles pour lesquelles on m’a aussi félicitée.

J’ai appris à lâcher prise, j’apprends encore.

J’ai toujours voulu écrire avec mes tripes. Je trouve enfin le courage de mettre les mains dedans, de malaxer tout quitte à ce que ce soit sale.

Je réalise que les adultes avaient tort : je n’ai pas besoin de rentrer dans le rang pour écrire, c’est justement parce que je ne me plie pas à la norme que mes textes ont moindrement de l’intérêt. Le monde n’a pas besoin de moi pour écrire une énième romance hétérocentré avec un héro mâle qui sauve le monde sous le regard languissant de son amante. Ces histoires là, d’autres se chargent très bien de les écrire, inlassablement.

Je n’écrirai jamais dans le schéma majoritaire. Je ne peux pas. Je n’y suis jamais parvenue, et j’ai perdu à présent jusqu’à l’envie d’essayer. J’ai conscience que cela me place dans une niche où je ne serais jamais rentable. Cela me désespère autant que cela me rend fière.

Je me dis qu’en vérité, j’ai beaucoup de chose à dire sur l’amour, précisément parce que je ne le vis pas de la façon dont il est attendu que je le vive.

Je pense avec un sourire aux annotations de ma sœur : Franchement tu te démerdes bien sur le sex sex sex

C’est drôle, parce que je ne parle de sexe à aucun moment. Au summum de la tension mes deux protagonistes se prennent la main, ensuite, j’évoque des caresses, des peaux et des postures, mais pour l’essentiel, je m’en tiens là :

Nous décrivions ce que nous pourrions faire. Nous ne faisions rien. C’était doux. Nous faisions l’amour avec des mots.

Aujourd’hui, j’ai le bon à tirer entre les mains. Je me relis et, alors que j’étais certaine d’être demeurée étrangère à mon propre texte, je me trouve dans les mots de Méduse :

Je ne me rappelais pas la dernière fois que j’avais touché un être en dehors d’un duel à mort, corps à corps violent. Et voilà que je me tenais assise, main dans la main avec Vénus.
Vénus !
La sensation en était presque douloureuse, et je me détestais de le penser.
Je commençais seulement à réaliser ce que j’étais en train de vivre. J’aurais tant voulu pouvoir tisser une relation d’égale à égale, sans le manque qui me rongeait et qui rendait toutes mes interactions si étrangement malsaines.

Ceci, c’est moi, chaque fois que je réalise que j’ai des ami.e.s à présent, et que je ne sais pas comment faire, parce que j’ai toujours peur que ce soit un accident, que je me révèle être telle que j’ai appris à me considérer : pas digne d’intérêt.

Alors j’ai peut-être besoin de ce trop long article pour exorciser : oui, j’ai écrit une romance, et en vérité, j’en suis fière.

Je suis contente que vous puissiez bientôt la lire.

One comment

  1. C’est beau et courageux de nous offrir la genèse à la fois de ta nouvelle et de toi.
    Tu es un belle personne. Atypique, compliquée , aimée.

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