L’espace d’un an – Becky Chambers

Ce roman est doux.

En vérité, c’est la raison pour laquelle je l’aime, la raison pour laquelle je vous le conseille, et la raison pour laquelle j’ai eu immédiatement envie de lui dédier une page de mon blog : le lire réchauffe le cœur. Il faut dire, et c’est si rare en SF, que l’on est d’abord face à des être sensibles qui s’aiment et vivent ensemble, loin des (anti-)héro.ïne.s dont les actes construisent un arc narratif précis.

Mais dire « c’est très beau » ne suffit pas à faire une chronique. Et je suis contente d’avoir eu à me poser la question « mais encore ? » Car de fait, il y a à dire… C’est parti o/

The long way to a small angry planet

– Haine et fascisme des Torémis –

L’espace d’un an est souvent présenté comme un Slice of Life de l’espace, ce qui est vrai. Chaque chapitre peut se lire indépendamment comme un portrait des relations entre les différents personnages (humains ou non) qui composent l’équipage du voyageur.

Mais avant de vous présenter le dit équipage, j’aimerais m’attarder sur le contexte global de l’histoire, celui qui donne son titre (VO) au livre : une longue route vers une petite planète hargneuse.

Car le trajet d’un an qu’effectue le Voyageur n’est pas anodin. Il part de notre système solaire humain (plus précisément de Mars, la Terre étant saccagée) d’où est originaire Rosemary, vers Hédra Ka au centre de la Galaxie.

Aussi, d’un bout à l’autre du roman, il s’agit de faire la jonction entre les deux dernières espèces ayant signé un traité pour entrer dans l’Union Galactique (UG) :

  • D’un côté les Humains, dans l’UG depuis moins d’un siècle, et réputé pour leur dispersion. L’espèce est présentée comme pas assez mature, ayant cessé de se battre et de se déchirer en interne uniquement en raison de la mort prématurée de leur planète. Depuis, l’espèce n’est toujours pas homogène, il y a les soliens qui se satisfont de leur vie sur Mars, la secte gaïaiste qui joue les sauvages sur Terre, les colonies hétérodoxes que l’UG réprouve, et les exodiens pacifistes qui se cherchent une place au sein de l’UG.

Les spécialistes de la vie intell notent que toutes les jeunes civilisations passent par des stades de développement similaires avant de quitter leur monde d’origine. Les stade le plus crucial est sans doute celui du « chaos intra-espèce ». C’est le test, l’adolescence malhabile, qui voit une espèce apprendre à collaborer globalement ou se dissoudre en factions rivales vouées à l’extinction […] Nous connaissons tous l’histoire des […] espèces condamnés qui n’ont pas eu la discipline de surmonter leur égoïsme pour se concentrer sur l’étape suivante de l’évolution.
Les humains auraient dû connaitre [ce] sort. Les humains ont quitté leur planète non comme un peuple uni, mais par fragments. […]Et maintenant ? Qu’ont-il tiré de cette expérience ? Rien. Ils continuent à se disperser. […][Les] humains sont une espèce fracturée, boiteuse, adolescente, qui a atteint une présence interstellaire non par mérite mais par hasard.
[p.342]

  • De l’autre les Torémis, dont une faction (les Torémis Ka) viennent de signer un accord avec l’UG, et réputé pour leur violence et leur obsession de l’unité. Pour les Torémis, il est à tel point insupportable d’avoir deux opinions contradictoires en cohabitation que si deux individus sont en désaccord, la seule issue envisageable à leur yeux et que l’un de deux belligérants soit tué par l’autre (et que l’idée la plus forte l’emporte).

« [Les Torémis] essaient de tous penser la même chose et de la même manière, ce qui est déjà dingue, mais, s’ils n’arrivent pas à un consensus, ça tourne à la cata. La capitaine m’a raconté qu’il y a quelques standards, quand l’UG a enfin glissé un pied dans l’entrebâillement de la porte, certains Torémis se sont entredéchirés – au sens propre, Ashby, pendant une conférence inter-espèce – parce qu’ils n’arrivaient pas à se mettre d’accord sur le fait que les Harmagiens étaient ou non intells ! »
[p.253]

En sommes, les Torémis sont des fascistes qui veulent la mort de quiconque n’est pas à cent pourcent d’accord avec eux, et qui se targuent de vivre au plus proche du noyaux de la galaxie, tandis que toutes les autres espèces (humains compris) se dispersent dans le reste de la voie-lactée.

Il songea aux aliens à bord des frégates […] Non, impossible de se fier à aucun d’eux. Mais les haïr, oui. Ça, c’était facile.
[…]« Tant de vaisseaux. Tant d’idées, dans ces vaisseaux. Comment font-ils ? Je me le demande. Comment atteignent-ils l’harmonie en sachant que des notions fausses marchent avec eux ? […] Je ne crois pas qu’ils y parviennent. Je crois qu’ils existent dans le chaos, et que chacun suit son idée propre, que chacun sert un clan d’une seule personne »
[p367]

C’est une représentation du paysage politique qui me parle : mettre les fascistes non pas à l’extrême droite d’une ligne unidimensionnelle, mais à une position donnée d’un espace pluridimensionnel, une position qui s’autoproclame le centre, le fondamental, le normal, qui voue une haine à tout ce qui s’éloigne trop, qui a tendance à se rétrécir jusqu’à ce qu’il ne reste qu’un point. C’est une représentation qui rend bien mieux compte de ce qu’est l’alt-right : non pas une des deux directions possibles à suivre sur une droite, mais quelque chose qui ne va nulle part, qui se gargarise au contraire de se racornir sur place jusqu’à ce qu’il ne reste qu’un petit noyau racorni et haineux (a small angry planet). C’est une représentation qui rend aussi bien mieux compte de ce qu’est, par opposition, « la gauche » : non pas un parti en équilibre sur un fil, et qui serait bien bête de ne pas parvenir à se mettre d’accord sur ses revendications, mais une nébuleuse par essence dispersée, fait de multitude, de millier d’étoiles tournoyant en bras et courants divers, et qu’il serait absurde de vouloir réduire à un seul dogme.

L’Union Galactique est faite de plusieurs espèces qui cohabitent, qui ne se comprennent pas forcément, qui sont parfois en guerre, mais qui font de leur mieux pour s’écouter parce qu’elles ont conscience de ne pas être le centre du monde, de n’être qu’une parmi d’autres.

La dispersion des membres de l’Union Galactique en générale, et des exodiens Humains pacifistes en particulier, mène donc logiquement à la réflexion suivante (qui n’est pas clairement formulée dans le roman) : puisque toutes les espèces ont droit au respect, alors les Toremis aussi, et il n’est pas exclu de les inclure dans l’UG (d’autant que les Toremis disposent d’importantes ressources…), ni même, et c’est là le point de départ de l’histoire, de construire un tunnel qui les relieras au reste de la Galaxie.

Voilà la mission confiée au Voyageur : faire le trajet d’un an jusqu’à Hédra Ka, puis effectuer le travail de perçage d’un nouveau tunnel spatial (poser une cage, point d’ancrage de départ, et baliser le trajet de retour via l’infrastrate pour rallier la cage de destination).

Une longue approche, donc, une année pour aller des marges vers le centre, qui ne peut se faire que d’une manière : en rendant hommage à la diversité, au quotidien fait de hauts et de bas, à la complicité, à la différence, bref à la vie. Ainsi le parti-pris en tranches de vie (qui met en avant les interactions entre personnages y compris quand elles ne servent pas l’intrigue principale) sert le propos du roman (et ça, c’est beau <3).

Par opposition, le trajet de retour via l’infrastrate se fait en sept heures seulement. Un perçage expéditif et vain parce que (spoiler) non : ce n’est pas possible d’intégrer les Torémis à l’UG, ce n’est pas possible de cohabiter avec des gens qui te préférerais mort, ce n’est pas possible de discuter avec des fascistes. La création du tunnel échoue, parce qu’un Torémis décide d’ouvrir le feu sur le Voyageur au moment où il commence à percer, parce que la façon de penser Torémi n’admet pas l’écoute : elle expulse et elle détruit.

[Asby] s’efforçait de garder la voix calme. « Vous nous avez envoyés sur une planète où nous n’aurions jamais dû aller. Vous envisagez d’y envoyer d’autres gens. Vous exposez nos vies sans nous en avertir, et, maintenant, vous organisez des réunions pour discuter des politiques à appliquer. »
[…]« [Oui], honnêtement, je suis content qu’il n’y ait toujours aucun tunnel pour aller chez eux »
[p.428]

Getting personnal along the way

– (Poly)Amours et sexualité des Andrisks –

A ce stade, je pourrais entrer dans l’intimité de chaque personnage, parler de toutes les relations qu’iels nouent ensemble. Dire, comme c’est écrit sur la quatrième de couverture « [Becky Chambers] réussit le prodige de passer en permanence de l’exotisme à la sensation d’une familiarité saisissante », ce qui est très vrai. Mais si je reviendrais plus tard (ce sera l’objet de ma troisième et dernière partie d’article) sur cet équilibre entre l’inventé et le réel, qui a toujours été le propre de la SF (et même de la littérature en générale), je ne crois pas utile de m’attarder sur tous les personnages.

D’abord, pour ne pas vous gâcher le roman. Si vous ne l’avez pas encore lu et prévoyez de le découvrir, je veux vous laisser rencontrer les membres du Voyageur, éprouver par vous même la façon dont leurs expériences, fussent-elles spatiales, résonnent avec les vôtres.

Ensuite, parce que je ne pourrais jamais tout dire, et que je préfère me concentrer, disons à titre d’exemple, sur un personnage (et son espèce) sur qui j’ai beaucoup à dire, parce que cela a fait particulièrement écho chez moi.

Je vais donc vous parler des Aandrisks, espèce reptilienne à plumes à laquelle appartient Sissix (la pilote du Voyageur), et de ma relation à l’amour et à la sexualité. (Et ça me stresse énormément de le faire, just so you know)

Chez les Aandrisks, les rapports interpersonnels sont très différents de chez les Humains, non seulement parce que les contacts physiques et les relations sexuelles sont considérées comme des choses anodines, mais aussi par la façon dont les familles se constituent, loin des couples des Humains.

D’abord, iels grandissent dans une famille-couvée où iels sont élevé.e.s par des parents qui ne sont pas leur géniteurices, et où on ne les considère pas comme des personnes à part entière avant que ne poussent leurs premières plumes (il y a une mortalité très importante chez les bébés Aandrisks qu’il serait absurde de vouloir endiguer, car cela créerait d’insolubles problèmes de surpopulation). Ensuite, iels passent leur vie adulte dans des familles-plumes, c’est à dire des polycules amenés à se reconfigurer au gré des évolutions de chacun. Enfin, c’est seulement une fois vieux qu’iels se stabilisent dans une famille-foyer où iels élèveront les jeunes générations (les oeufs qui leur sont confiés par les adultes encore en famille-plume).

« On change de famille-plume quand le besoin s’en fait sentir, et on n’a pas le mêmes besoin aux différents stades de sa vie. On n’a jamais vu un Aandrisk rester toute sa vie avec les mêmes personnes. Deux ou trois, si, peut-être, mais pas le groupe tout entier. Les groupes évoluent.
 [Au] sain d’une famille-plume, tout le monde n’est pas amoureux de tout le monde. C’est tout un réseau de sentiments différents. Oui, on s’accouple beaucoup, surtout les jours de fête. Une fête sans tet, c’est inconcevable » Rosemary connaissait ce mot. Littéralement, ça voulait dire « ébats », mais sont usage courant avait des sous-entendus beaucoup plus osés.
[p.281]

Mais Sissix ne vit pas avec d’autres Aandrisks, sa famille-plume, c’est l’équipage du Voyageur, équipage multi-espèce qui compte une bonne moitié d’Humains, et avec lesquels elle est obligée de limiter les contacts physiques à un niveau très peu naturel pour elle.

Sissix savait quels flux [Ashby] allait éplucher. Elle aurait voulu le serrer dans ses bras. Pas à la mode humaine, brève et raide ; non, longtemps, comme un ami qu’on sait inquiet. Mais elle avait intégré depuis longtemps que ces étreintes-là, chez les Humains, n’avaient rien de platoniques. C’était un des nombreux comportements sociaux qu’elle avait dû apprendre à maîtriser.
[p.100]

J’aime la façon dont Sissix interagit avec le reste de l’équipage parce que cela dit beaucoup sur ce que cela fait de ne pas être hétéro, sans limiter cela aux oppressions subies, qui ne sont d’ailleurs même pas évoquées (elles pourront l’être au travers d’autres personnages pas de Sissix). Personne dans l’équipage ne juge pertinent de condamner Sissix en raison de la façon dont elle appréhende les relations sociales, ni même d’ailleurs de les remettre en cause. Elle n’a pas à justifier de ce qu’elle est, puisqu’elle a tout un peuple qui fonctionne comme elle. Si elle se trouve relativement isolée dans les faits, en tant que seule Aandrisk sur un vaisseaux multi-espèce, cela ne la rend pas anormale. Elle est ce qu’elle est et n’est pas stigmatisée pour cela (il y a bien Corbin qui la traite de lézard, mais l’insulte a beaucoup plus à voir avec son apparence qu’autre chose). Elle est simplement différente, et ne cesse jamais de se considérer comme normale selon ses propres critères.

Tout à coup, une marée d’Aandrisk jaillit des portes ouvertes. Ils étaient dix, douze, peut-être davantage. Rosemary n’eut pas le temps de les compter avant qu’ils ne s’entassent sur Sissix, qui avait couru à leur rencontre. Ce fut un fatras de queues et de plumes, de câlins, d’étreintes et de caresses. Toute l’attention des Aandrisks étaient concentrée sur leur fille retrouvée. Ils lui frottaient les joues, lui tiraient les plumes, se collaient contre elle. Rosemary était stupéfaite. Même s’il n’y avait rien d’érotique dans la façon dont ces gens se touchaient, elle avait du mal à voir une masse de gens nus autrement que d’un point de vue sexuel. […]Mais elle n’avait jamais vu Sissix plus heureuse. Elle s’abandonnait dans les bras tendus […]Elle songea à Sissix à bord du Voyageur : toujours affectueuse, câline et tendre. Mais à présent elle voyait le revers de la médaille. Ce qu’elle-même percevait comme des marques d’affection, Sissix le vivait comme de la réserve. Le fouillis de câlins rieurs qui gigotait aux pieds de Rosemary, c’était la norme pour Sissix.
[p.293]

Or, une fois évacué la diabolisation aveugle de la différence (qui est l’apanage des Torémis), il reste le décalage.

Et c’est une chose qui a besoin d’être abordée, parce qu’il restera toujours des minorités, et que les différences demeureront même une fois acceptées. Il est important, pour une fois, de définir la différence, le queer, non pas uniquement en rapport avec les violences et discriminations subies, mais de manière beaucoup plus intime : qu’est-ce que cela fait de penser ceci, de ressentir cela, d’être ainsi ?

Bien sûr, ces questions sont tout l’enjeu du roman, et on les retrouve pour tous les personnages. En vrac : qu’est-ce que cela fait d’aimer en secret quelqu’un qui peut mourir au front, d’être une espèce en voie de disparition, d’être capable grâce à un parasite de comprendre la structure quantique de l’espace multidimensionnel, d’être né dans une cuve, de ne pas avoir de corps pour aimer, d’être nain, d’avoir un père criminel… ? Qu’est-ce que cela change dans le rapport au monde ? Dans le rapport aux autres ?

Mais je veux parler de Sissix parce que je me reconnais dans sa différence à elle, dans sa manière de ne pas aspirer à être en couple, de vouloir d’abord une famille, des gens qu’elle aime et à qui elle peut le dire sans que cela ne soit mésinterprété comme de la séduction, qu’elle peut étreindre longuement sans que cela soit perçu comme autre chose que de l’affection, des gens avec qui elle peut être très proche sans qu’iels se mettent à voir dans ses gestes autre chose que de l’amitié. Des gens qui ne lui reprocheront pas de s’attacher trop, et dont elle n’attendra aucune exclusivité, qu’elle sera comblée au contraire de voir aimer ou tomber amoureuxes d’autres gens.

Sissix nicha son menton dans le cou d’Ashby et lui serra le bras. Il retient une grimace. Elle se montrait amicale et rassurante, et Pei connaissait assez bien les mœurs aandriskes pour comprendre l’intention de la pilote, mais son cerveau humain à lui craignait que sa maîtresse ne le surprenne avec une autre femme collée contre lui. Il baissa le ton pour glisser : « Sis, désolé, mais tu voudrait bien ne… euh…
— Hein ? » Les yeux jaunes le dévisagèrent, interloqués. « Oooooh ! Bien sûr. Bien sûr ». Elle s’écarta d’un pas et croisa les mains dans le dos.
[p.249]

C’est un sentiment que je pourrais appeler aromantisme, mais je n’aime pas utiliser ce mot, car je ne me reconnait pas dans la plupart des témoignage que j’ai lu sur le sujet, qui parlent d’un besoin de solitude et d’une incompréhension du principe même de l’amour. Or, pour ma part, j’adore les gens qui s’aiment et n’ai aucun mal à me mettre à leur place. Et je déteste vivre seule. L’un dans l’autre, je passe mon temps à vouloir me faire adopter des gens que je rencontre. Cela aussi, c’est quelque chose que Sissix exprime : le besoin de donner

— C’est une rashek. […] Elle souffre d’une maladie qui rend les interactions sociales difficiles. Ça la rend un peu… disons un peu bizarre, à défaut d’un autre terme.
— Pourquoi faire un câlin à madame Bizarre ? demanda Kizzy.
— Être bizarre, ça ne veut pas dire qu’on mérite de se sentir seule. [Elle] n’a même pas de famille-plume ! Ce qui est… » Sissix frémit. « Je ne peux rien imaginer de pire ».
Rosemary dévisagea Sissix […] « Tu la réconfortais […]— Personne ne devrait être seul. Seul, privé de contact physique… C’est la pire des punitions. Et elle n’a rien fait de mal. Elle n’est pas comme les autres, c’est tout.
[p.148]

Et enfin, à l’inverse, moi que le sexe n’intéresse pas du tout, je me reconnais en miroir dans les Humains avec lesquels Sissix interagit : à ses yeux, tous les Humains ont l’air d’être assexuels (sur le spectre, s’entend).

Alors je m’identifie beaucoup à Sissix, et cela compte. Les personnes minorisées le savent : on a beau aimer se projeter ailleurs, et affirmer que l’on a pas besoin de plus, se voir représenté.e, et sous un jour positif, fait du bien. Un bien fou, comme une main qui se pose enfin sur notre épaule, une petite voix qui dit « tu vois, t’as le droit d’être comme t’es, d’avoir une vie heureuse » (petit extrait qui spoil peut-être, mais que je ne résiste pas à mettre : la relation entre Rosemary et Sissix)

« Je comprends que  nous sommes ta famille et que, pour toi, ne pas pouvoir nous toucher est un manque fondamental. Je pense que ça te fait souffrir et que tu enfouis cette souffrance très profondément […] Je ne sais pas comment tu me considère mais… mais je veux que tu saches ceci : au cas où tu désires davantage, j’aimerais… j’aimerais te le donner »
Sissix plia sa main en coupe, la retourna et écarta les griffes, tout en sachant que Rosemary ne comprendrait pas ce geste. Tresha. C’était le sentiment d’humble reconnaissance, de vulnérabilité heureuse, qu’on éprouvait quand quelqu’un discernait une vérité en vous, une vérité que, même au fond de soi, on s’avouait rarement.
[…]« Si on était au sol, et que je rencontrais d’autres Aandrisks…
— Ça ne me dérangerait pas […]— Ça ne voudrait pas dire qu’ils ont plus de valeur pour moi. Ni que je préfère la compagnie d’Aandrisks…
— Sissix ! […] Rosemary recula et sourit « Je comprends. »
Étoiles, elle comprenait vraiment ! »
[p.305-308]

All said and done

– Juste vie des Exodiens –

Je voudrais finir cet article en revenant sur une critique que je lui ai vu adressée : le roman serait trop naïf. C’est vrai quoi ! Ce sont des personnages sur un vaisseau spatial qui devraient être des collègues mais qui se comportent comme s’iels étaient ami.e.s, voir même membre d’une famille ! Ce sont des personnages qui rencontrent des obstacles qu’iels franchissent en faisant preuve de diplomatie au lieu d’être sournois.e.s ou agressifs : offrir de l’aide aux pirates qui les attaquent, mais qui fait ça ? Ce sont des personnages qui font face à l’adversité, qui doivent traverser la moitié de la voie lactée, mais qui au lieu de se concentrer sur leur mission, trouvent le moyen de perdre du temps à s’aimer les un.e.s les autres et à s’attacher à des choses du quotidien.

L’accusation peut se résumer ainsi : ce n’est pas réaliste. Elle émane de gens qui ne veulent pas voir leurs privilèges, car ce serait reconnaitre qu’ils ont obtenus certaines choses par la chance plus que par le mérite, et ça, sachant qu’ils ont quand même bossé, quand même eu des difficultés, ce n’est pas facile à admettre. Ils se sentent agressés quand on leur parle d’oppressions systémiques, comme si cela niait tous leurs efforts à eux, tous leurs problèmes. Leur vie n’a pas été facile, pas plus que celle de n’importe qui. Il ne veulent pas dénoncer l’injustice du système, car ils ont peur se faisant de perdre leur sentiment de légitimité. Alors quand ils regardent le monde, quand ils voient les horreurs qui s’y déroulent, ils se disent que les Humains sont mauvais. Et ils se gargarisent d’avoir cette vision : eux ne vivent pas dans le déni, ils savent regarder la réalité en face.

Ce sont des gens qui traitent de fragiles quiconque ne fait pas preuve d’un minimum de duplicité, et qui sont fiers de dire qu’ils sont des connards, parce que « c’est comme ça que ça marche, la vie, tu vois, soit tu marches sur les autres soit tu te fais marcher dessus. »

Mais même ces gens ont un cercle restreint de proches qu’il ne leur viendrait pas à l’idée de descendre, qu’ils soutiennent au contraire.

Parce que oui, spoiler altert, l’amitié existe.

Wow.

Je sais, c’est choquant. Qui l’eut cru ?

L’amitié existe, et le fait de la mettre en scène ne veut pas dire que l’on ferme les yeux sur les problèmes. Au contraire, c’est que l’on a comprit que se soutenir mutuellement, se ménager des pauses, profiter de ses ami.e.s, est la meilleure, sinon la seule, façon de les affronter. C’est une vérité que l’on éprouve d’autant plus que l’on est confronté à l’adversité, et par adversité, je ne veux pas dire « quelques méchantes personnes qu’il s’agit d’éliminer pour gravir l’échelle sociale », mais « tout un système de règles et de normes et de voies sans issues auxquelles il est vain d’essayer de faire face seul.e ».

Dans la vraie vie, il n’y a pas de grands combats à mener. Non pas qu’il n’y ait pas de raison de se battre. Il y en a. Beaucoup. Mais il faut être sacrément privilégié pour croire que nos actions sont vraiment efficaces. Pour les autres, c’est une longue route faite d’échecs et d’avancées jamais assez rapides, un certain découragement face à l’inertie d’une situation qui ne change pas, ou si peu, beaucoup d’énergie perdu, des burn-out militants… et puis l’apprentissage du lâcher prise, du savoir faire la dichotomie entre ce qui est et ce qui n’est pas de son ressort, du soin de soi.

Dans la vraie vie, neuf êtres vivants en huis clos d’un an sur un vaisseau spatial ne passeraient pas leur jours à travailler et à parler de politique galactique, iels discuteraient et apprendraient à se connaitre.

J’aime la science-fiction parce qu’elle permet de dire les choses de la vie, avec un angle juste assez différent pour apporter un éclairage neuf. Et j’aime l’espace d’un an parce que le roman concentre ce décalage non pas sur des « grands sujets », mais sur les choses du quotidien, les interactions entre personnes qui sont au moins aussi importantes que le reste. Sinon plus.

Donc oui. L’espace d’un an est réaliste.

Note où je parle quand même un peu des points faibles du roman

Et cela ne veut pas dire que toutes les relations dépeintes dans le roman sont parfaites. On peut déplorer par exemple que les Aéluons, espèce sourde et muette, trouvent nécessaire de se greffer des implants auditifs et des synthétiseurs vocaux pour communiquer avec le reste de l’Union Galactique, plutôt que de mettre en place une langue des signes (alors que les Humains qui ont mauvais odorat, et à qui cela pose parfois des difficultés, ne font rien pour y remédier).

Comme tous les Aéluons, sa « voix » était un son informatique sorti d’une boite de son cou, qu’elle contrôlait neurologiquement. […] Les Aéluons, n’ayant pas d’ouïe, n’avaient pas besoin de langage parlé. Entre eux, ils communiquaient par la couleur – des zones iridescentes sur leurs joues, aux nuances dansantes comme la surface d’une bulle de savon. Quand ils s’étaient mis à interagir avec d’autres espèces, la communication verbale s’était révélée nécessaire, et ils avaient mit au point les vocaboïtes.
[p.150]


De même, il est dommage que la question du genre ne soit pas mieux abordée (Je vais m’y attarder un peu parce que l’on m’avait vendu le roman comme queer, donc j’avais des attentes à ce sujet u.u) :

Toutes les espèces présentées semblent utiliser la même duologie de pronom : masculin « il » et féminin « elle ». Pour le coup, c’est assez personnel, mais je trouve plutôt absurde que les femelles humaines et aandriskes (par exemple) soient désignées comme grammaticalement plus proches (elles utilisent le même pronom féminin) que les individus d’une même espèce (séparés entre les « ils » et les « elles »). Cela donne l’impression que les concepts de mâle et de femelles sont identiques quelque soit les espèces. Or cela ne peut pas être le cas.

D’abord, il y a les Grums, dont le sexe évolue avec le temps (prometteur)… et qui changent de pronom en fonction de cette évolution corporelle. Ce n’est pas forcément aberrant comme décision, si l’on considère que pour l’espèce les pronoms ne sont pas marqueur de genre mais des termes d’adresse liés à l’âge des sujets (je veux dire, même en français, on dit « tu » ou « vous » en fonction de critères un peu obscurs). Mais cela n’est pas dit, et l’on sent plus une réflexion balbutiante, qui a compris que toutes les espèces ne peuvent pas être divisées en catégorie assignées une fois pour toute mâle ou femelle, mais qui reste accroché à cette idée fausse  sexe = genre.

— De quelle espèce êtes-vous ?
— Grum. Mâle, pour le moment.
Rosemary n’avait jamais entendu parler des Grms. Une espèce non-UG, forcément. « Pour le moment ?
— Pour mes congénères, le sexe biologique est un état transitoire. Nous commençons femelles, nous devenons mâles quand nous cessons de pondre des oeufs, et nous terminons sous une forme assexuée »
[p.50]

Ensuite, il y a les Aandrisks, qui sont une espèce ovipare dont les petits sont élevés collectivement par des individus âgés non-géniteurs, aussi bien mâles que femelles. Le fait d’avoir ou non pondu un oeuf ne revêt aucune importance particulière. Socialement, il n’y a aucune différence entre les mâles et les femelles. Il ne devrait même pas y avoir de genre chez les Aandrisks, m’est avis.

Dans l’ensemble, j’aurais trouvé bien plus intéressant, quitte à garder un fonctionnement binaire pour toutes les espèces (car il est vrai que laisser le monopole de la non-binarité aux extraterrestre a quelque chose de frustrant), d’inventer un jeu de pronom spécifique pour chacune. (Mais oui, je sais, cela n’aurait pas été publiable).

Dernier point, j’ai vu que le passage suivant était utilisé dans certaines chroniques pour dire que le roman porte une réflexion sur le genre :

« La place est celle d’Ohan. »
Rosemary reconnu le nom. « Oui, Sissix m’a appris qu’iel vivait la nuit, dit-elle en choisissant le pronom neutre. C’était la seule solution polie quand on ignorait le genre approprié.
Ashby secoua la tête en souriant. « Ils vivent. Ohan est une paire sianate. Mâle, mais on dit ils, au pluriel. »
[p.58]

Deux choses donc :

  • Le fait qu’Ohan utilisent un pronom inhabituel ne veut pas dire qu’il y a un rapport avec le genre. Au contraire, Ohan est mâle. Ils se conjuguent au pluriel car ils sont deux à penser : le cerveau, et le parasite qui l’occupe. Aussi, l’arc d’Ohan a beaucoup plus à voir avec la religion et les croyances.
  • C’est effectivement chouette que iel soit présenté comme le neutre par défaut, quand on ne sait pas… mais ça aurait été mieux si la traduction avait décidé d’aller au bout de la démarche et de renoncer au masculin générique (et dire « iels » pour désigner les groupes de plusieurs personnes de genres différents)

L’espace d’un an est vrai, parce qu’il ne cherche pas à hiérarchiser entre les différents aspects de nos vies. Ce n’est pas parce qu’une chose est banale et quotidienne qu’elle n’a pas d’impact. Ce n’est pas parce qu’une chose a de fortes répercussions qu’elle va nécessairement passer au premier plan de nos préoccupations.

— C’est comparable. Si tu as un os fracturé, et que, moi, je me suis cassé tous les os, ça va guérir ta fracture ? Ça va diminuer ta douleur, de savoir que je souffre davantage ?
— Non, mais ce n’est…
— Si, c’est pareil. Les sentiments, c’est relatif. Et, au fond, ils sont tous pareils, même s’ils naissent d’expériences différentes et se déploient sur des échelles différentes »
[p.238]

Et encore une fois, parler de sentiments, ce n’est pas être naïf. Dire les joies n’empêche pas de dire la tristesse.

Il y a des relations d’amitié, d’amour, de complicité, de fraternité/sororité. Et il y a aussi des personnages qui ne s’intègrent pas dans l’équipage : Corbin est acariâtre et ne s’adresse aux autres que pour les critiquer, Ohan passent leur temps dans leur cellule dont ils ne sortent que pour naviguer dans l’infrastrate. Et il y a des moment où même les personnages qui s’entendent bien ont des tensions. Et il y a des jours où c’est juste pas le jour, pour des raisons aussi apparemment futiles que l’absence de gâteaux à la confiture au petit déjeuner.

— Il t’arrive d’en avoir marre des Humains ?
— A l’occasion. C’est normal, à mon avis, quand on cohabite avec des étrangers. Eux aussi doivent en avoir marre de nous, j’en suis sûr.
— En tout cas, moi, aujourd’hui, j’en ai marre, laissa tomber Sissix en se rallongeant. […] Je voudrais les gifler jusqu’à ce qu’ils se rendent compte de la complexité ridicule de leurs liens familiaux, de leurs rapports sociaux et de leurs… tout. »
Le docteur Miam hocha la tête. « Tu les aimes et tu les comprends. Mais, parfois, tu voudrais qu’ils soient – ainsi qu’Ohan et moi, certainement – des gens normaux. »
[p.167]

Il y a de la vraie vie, du quotidien, de la douceur, le tout dans un décors qui ne nie pas la dureté de la vie : ni les guerres, ni les trafiquants d’armes, ni la mort, ni l’autodestruction programmée d’une espèce entière, ni le sectarisme…

En vérité, le roman n’est pas trop optimiste, comme j’ai pu le lire, il est seulement non-pessimiste, et on en a besoin.

Becky Chambers a réussit à ne pas trancher : les Humains exodiens ayant été récupérés in extremis par l’UG avant de se stabiliser, on ne sait pas si l’espèce, livrée à elle-même, aurait trouvé la paix ou se serait auto-détruite.

Le message du livre, il est peut-être là :

« La vérité, Rosemary, c’est que tu est capable de tout. Du meilleur et du pire. Tu l’as toujours été, tu le seras toujours »
[p.239]

Et c’est suffisent <3

Leave a Reply

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *