Inktober 2019

Cette année encore, pour #inktober, je me lance dans une version littéraire du défi. Chaque jour, pendant un mois, j’écrirai une micro-fiction. Ici, la retranscription de mes trente-et-une petites histoires.

(1) FLUIDE

Sa peau reste collée à mes doigts comme de la pâte à gâteau sur une cuillère en bois. Doucement elle remonte le long de mon bras, s’enroule autour de mon corps à moi.
Chargée de cette écorce molle, je me fluidifie déjà.
Alors seulement je vois le contenu dépossédé de son enveloppe. C’est un spectre flottant dans la pénombre, un sourire aérien qui me contemple.
J’ai hâte de lui ressembler.
J’apprends, j’expérimente. Je me remodèle sans cesse.
Un jour, je n’aurai plus besoin d’assistance. Je vous passerai le relais.

(2) LUX’

C’est une LUXATION douloureuse du réel, une désarticulation du sens:

LUX des projecteurs braqués sur la scène grandeur nature.
LUXE des décors marbrés, panthéons modernes de dieux humains en costards.
LUXURE et débauche des protagonistes qui s’affairent gaiment, indifférents à la foule spectatrice à qui l’on nie le droit d’être actrice.
LUXURIANTE forêt qui n’est plus, brulée à la racine pour l’enrichissement d’une machine à rareté. Mort au foisonnement !

(3) CHUCHOTER

L’armoire s’ouvre et se referme au rythme du vent qui ronfle à travers les volets. Les gonds grincent dans l’obscurité, composent un chant susurré, presque inaudible. Le monstre n’est pas dans le placard. Il est dans le bruissement-même de la charnière. Il chuchote dans le noir dans une langue inconnue. Il évoque d’autres portes, celles qui s’ouvriront pour vrai, derrière lesquelles il y aura tout un monde à découvrir.

(4) LOOK UP

Look up.
Oui. Lever les yeux au ciel. Les faire rouler dans leurs orbites jusqu’à ce qu’ils regardent vers le dedans. Vers le centre. Là où ta colère gronde.
Ton cœur tombe dans le fond de ton estomac qui le digère, le contracte, l’étouffe. Ce ne sont plus des palpitations, c’est une bataille qui te ronge de l’intérieur. Baboum Baboum Baboum. Boum. Crr
Tu as envie de hurler. Que ton cri, s’élève, lui qui vient des entrailles, tandis que tu restes rivé au sol.
Locked up.

(5) L’AMOUR C’EST…

L’âme ours est lovée dans sa tanière, bulle de chaleur touffue dans l’hiver qui perdure.

La mort s’est échouée sur les rivages arides où vous n’êtes plus. Calme.

La mer sait faire refluer ce que ses vagues déposent, les menaces partiront comme elles sont arrivées. Restez aux chaud, mes ami.e.s, une

Lame ourlée de terre dans votre poing serré. Il viendra bientôt le temps de replanter.

L’amorce est lancée, si vous le voulez.

L’amour, c’est vivant, et vous en avez.

(6) NUIT ÉTOILÉE

Elle tourbillonne au centre, grande Dame à la robe tissée de vents. La toile, vaporeuse, se densifie jusqu’au soir, moment où Elle titube, ivre de sa danse.
Alors Elle s’assied.
Son vêtement se dépose sur la vallée comme une couverture sur un monde endormi. Le tissu s’agrippe aux sommets des cinq montagnes qui l’entourent. Il s’étire, se distend, se perse de mille étoiles à mesure qu’il se désagrège.
A l’aube, quand il ne reste rien, elle se relève, nue.
Et tout reprend

(7) DÉMÊLER

Le flacon ne paie pas de mine. C’est une petite fiole en plastique vert translucide garni d’une étiquette manuscrite « Shampoing démêlant ».
A l’intérieur, le liquide est prêt à l’emploi. Il attend qu’on se serve de lui. Alors, à force d’être frictionné, sa mousse pénétrera le cuir chevelu, s’en ira dénouer les fils de pensées, faire place nette dans les esprits tortueux.
Une fois rincé, comme promis, le produit laissera les idées claires… et les têtes chauves.

(8) LES LIENS DU CŒUR

Il est suspendu à la roche, organe palpitant devant lequel les fidèles viennent se recueillir. Ses liens sont fait de vaisseaux, de tendons, de chairs sanguinolentes qui forment des réseaux souterrains dont on ignore tout.
Nul ne sait par quel miracle il vit toujours, ni pour quoi ni pour qui il continue de battre.
Mais il palpite.
Et quand son pouls s’accélère, les prédictions pleuvent.

(9) SACRIFICE

Imaginez une pièce de monnaie qui roule en équilibre sur sa tranche. Côté pile, une chose que vous voulez absolument. Côté face, une autre chose sans laquelle vous ne pouvez vivre. Tant que la pièce bouge, elle est trop rapide, vous ne pouvez avoir ni l’une ni l’autre
Si vous attendez, elle tombera du rebord de la table, et vous n’aurez rien. Jamais.
Voilà pourquoi vous précipitez sa chute.
Juste une pichenette.

(10) ON CONTINU DE GRANDIR

Nous sommes si grands que l’on ne supporte plus notre propre poids. Nous sommes assis sur une Terre que l’on écrase. Et cependant pour rien au monde nous ne cesserons de croître.
C’est peut-être l’air raréfié de la stratosphère qui nous fait délirer, mais quel qu’en soit le prix, nous serons à la hauteur de nos ambitions :
Bientôt, nous aurons la tête dans les étoiles !
Nous crèverons là, asphyxiés par la démesure de nos prétentions… Et nous en serons fiers.

(11) PRÉPARATION

C’est la minute juste avant qu’il ne se pare de ses attributs, juste un instant où ce qu’il est ne se réduit pas à ses fonctions. Ou du moins, se l’imagine-t-il.

(12) ATTENDRE

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(13) LET GO

Son être est dans le prolongement de la montagne, masse mouvante de glace perdue dans les nuages.
Les alpinistes se perdent sur ses flancs.
Le géant est attaché aux petites bêtes humaines qui tentent en vain d’atteindre son sommet, se frustre de ne rien pouvoir faire pour les y aider.
Parfois, ses poings se serrent trop forts, meurtrissent ses paumes.
Quand ils se relâchent, il s’échappe de ses doigts une poudre blanche qui tombe en flocons sur la vallée.

(14) LA VIE C’EST…

Le monde est en équilibre instable entre deux genoux. Il est, lové sur sa divinité, tel qu’il fut conçu : fait uniquement de lui-même… jusqu’à ce qu’il tombe.
Alors il manque de se briser en percutant le sol. Il roule de travers, ne sait pas dire s’il oscille en raison de sa propre déformation ou des obstacles sur le sol où il évolue.
Le monde a mal, oui.
Mais des regards se posent sur lui tandis qu’il avance, et c’est ainsi qu’il se peuple.

(15) VALSE LENTE

Valse en solitaire. Doucement. Il n’y a que toi et le vent qui s’enroule autour de tes hanches. Calme. Tu ne peux pas suivre la violence de ses rafales. Qu’il tourbillonne s’il le souhaite. Toi, tu danses.
Prends appui sur les courants d’air. Ne cours pas.
Maintiens ce duo de l’impossible. Il enroule sa vitesse autour de ta lenteur, son intangibilité autour de tes chairs. Encore et encore.
La poussée nait de vos différences.
Alors, peut-être, tu réalises que tu voles.

(16) UNE POIGNÉE DE LUMIÈRE

Sa bouche reste close, lèvres pincées. Il y a dans le fond de sa gorge une lumière qui trahirait son étrangeté, filtrerait à travers ses dents, éblouirait son auditoire. Ses cordes vocales pourraient s’embraser à sa 1ère tentative de verbaliser ses idées, sa gorge pourrait cracher un feu de revendications féroces.
Alors ses mâchoires restent crispées.
Mais de sa main qui écrit, pour qui prête attention, se devine parfois une poignée de lumière.

(17) REGARDER EN ARRIÈRE

Toujours regarder derrière avant de traverser. Non pas devant où l’on pose nos pieds, non pas sur les côtés vers les menaces qui pourraient nous faucher… mais derrière, vers les liens qui nous agrippent le corps.
Rompre tout.
Que rien ne nous retienne.
Car si les liens se tendent avant que l’on soit de l’autre côté, ils pourraient bien nous stopper au milieu de la route, et causer notre perte.
Tout couper.
On aura bien le temps, plus tard, de renouer.

(18) CONSTELLATION

Sa peau est constellée de points de beauté, comme autant de cicatrices de ses vies antérieures. Tout ce qui a pu marquer ses diverses incarnations se trouve là. Sa peau piquetée forme une carte indéchiffrable de ses souvenirs perdus. Parfois, face à son miroir, son attention est attirée par le point noir, le plus gros, au niveau du sternum : témoignage physique d’un amour passé ou bien stigmate d’une fin tragique, épée plantée en plein cœur, jadis ?

(19) A L’INTÉRIEUR DE MOI

A l’intérieur de moi il y a un lac.
Pour vous, sa vaste étendue miroitante ne fait que refléter ce que vous y projetez depuis l’extérieur.
Moi, j’ai renoncé depuis longtemps à apprendre de la surface, elle dépend trop de vous. Je dois plonger pour me trouver. Loin dans les eaux noires où les courants m’emportent et où je me perds parfois, je continu de nager. La vérité, je le sais, se cache dans les profondeurs.

(20) UNE GENTILLESSE INATTENDUE

A vrai dire, je ne m’y attends jamais. J’ai une marque sur le front, cicatrice d’une bataille que je n’ai pas menée. Il y a un monstre en moi. Du moins, je porte le stigmate d’une rencontre avec une créature de furie. Elle a essayé d’entrer dans ma tête. Et elle aurait pu réussir.
Alors juste par précaution, s’il demeure la possibilité de choisir entre me tendre la main et la tendre à quelqu’un d’autre, pourquoi prendre le moindre risque ?
Et pourtant…

(21) (SE) FROISSER

Avoir la peau rêche comme une feuille de papier, qui marque tous les plis, tous les accrocs, qui se froisse au moindre contact, qui se salit et ne se nettoie jamais. Être la vitrine de tout ce qui a pu t’arriver. Le regretter parfois. Le revendiquer d’autres fois. Apprendre à assumer ce que tu n’as pas choisi de devenir. Décider de la suite. Inscrire tes propres souvenirs au milieu de tous les autres. Te ressembler enfin.

(22) AVANT L’ÉTERNITÉ

Avant l’éternité il y a une rivière. Elle serpente, chemin d’eau, sur les flancs d’une montagne, elle dévale quelques pentes raides, elle mousse dans les pierres et lésine parfois, elle creuse son sillage sans se rappeler d’où elle vient. Elle n’a pas d’origine unique, pas de nom pour son cours tout entier. Elle est mouvante, elle fut divisée et se redivisera. Elle n’a qu’une constante : la certitude de déboucher dans le vaste bleu.

(23) SURPRENDS-MOI

Surprends-moi en train de vivre. Vas-y, regarde-moi tandis que je bouge, tandis que mes bras s’agitent, que mon corps danse, que mon cœur bat au rythme d’une activité que tu ne restreins pas. Vois comme je suis quand tu n’es pas là. Vois comme j’existe et comme je tournoie. Vois comme je suis libre quand je n’ai pas conscience de tes yeux scrutateurs posés sur moi. Vois comme je suis et ose dire que tu me préfères sage.

(24) FRISSON

Ce n’est pas le froid qui te fait frissonner. C’est la certitude de savoir où tu es, juste là, à cet instant. Tu sais ce que cela représente pour toi, pour les autres. Le moment t’attrape comme pourrait le faire l’écoute d’une musique que tu aimes.. ou bien l’apparition soudaine d’une vision d’horreur. Tu ne sais pas encore dire si tes poils dressés sont de bon ou de mauvais augure. Mais le courant qui tend ton être te fait sentir vivant, et tu souris.

(25) MURMURE

Tu écoutes le murmure de la mer dans un coquillage… ou plutôt : le bruissement de ton propre sang dans tes oreilles. Le son est tien, mais tu as besoin pour l’entendre d’une cavité où il fasse échos, comme tu as besoin d’être entendue pour oser t’exprimer.
Tu n’existes que dans ton rapport au monde.
C’est pour cela que tu portes le cône nacré à ton oreille : pour, en croyant entendre le monde, t’entendre toi. Pour réaliser que c’est peut-être la même chose.

(26) L’UN DES NÔTRES

Il se promène sur les quais, une parka verte sur le dos. Ses pas trainent dans la lumière artificielle des réverbères. Rien ne le distingue des autres passants. Mais nous le voyons. Nous le reconnaissons. Quelque chose dans sa démarche, peut-être, ou dans la manière dont ses yeux papillonnent tandis qu’il avance. Nous ne saurions vraiment l’expliquer, mais nous savons. Il est : l’un des nôtres.
Un jour, il s’en rendra compte à son tour.

(27) CHAQUE CŒUR CHANTE

C’est une chanson qui n’a ni parole ni air, rien qu’un rythme fluctuant, tambour battant de subjectivité.
Le jour, bien sûr, le monde influe son tam-tam.
Mais la nuit, quand tout est inversé, c’est lui qui décide, et les rêves prennent la mesure de son battement.
S’il vous est jamais arrivé de fermer les yeux, vous savez que chaque cœur chante.

(28) ENCORE ET ENCORE

Tu l’as déjà fait. Tu le referas. Combien de fois ? Nul ne peut le prédire. Mais tu persistes et tu signes. Ta tâche sans cesse répétée, toute vaine qu’elle soit, est ce qui donne sens à ton existence. Tu te raccroches bien à ce que tu peux. Alors tu poursuis la mission que tu t’es toi-même donnée, encore et encore. Et quand tu achèves, avant de recommencer, tu ajoutes ton œuvre à la liste des choses inutiles que tu as faites dans ta vie. Et tu en es fièr.

(29) PARFOIS, JE RÊVE

Je mâche une gomme nettoyante aromatisée à la menthe. Quand mes dents pressent la patte mole, les saletés viennent s’y coller. Des bouts de nourriture… et le reste : les mots restés coincés sur le bout de ma langue, les idées trop sales pour être exprimées.
Le soir, je crache une boule saturée de déchets. Moi, j’ai la tête claire pour aller me coucher.
Mais malgré l’application que je mets à mastiquer, il m’arrive de garder quelques pensées : parfois, je rêve.

(30) ABANDONNER

Abandonne. N’aies pas l’impression d’échouer en lâchant prise. Tu ne perds ni ne gagne rien en cessant d’essayer. Tu te ménages une place vacante pour autre chose, et tu pourrais aimer ce qui viendra la remplir. Laisse donc ce lourd paquet derrière toi, tu n’as plus la force de le trainer, tu n’avances plus. Repose tout, vole. Et qui sais, tu le retrouveras peut-être, ton trésor, en d’autres temps et en d’autres lieux, quand tu auras l’énergie pour en tirer de la joie.

(31) …

Accroche ta veste sur le porte manteau. Avance de trois pas. Doucement. Ne vas pas plus loin.
Même si tu veux voir. Même si le besoin de savoir te vrille les sens.
C’est l’attente qui t’électrise le plus.
Reste attachée en arrière.
Pense qu’il fera trop froid dehors, maintenant que tu n’as plus rien sur le dos.
Colle ton front contre la vitre. Regarde par delà. N’y va pas.
Écris trois phrases dont tu ne laisses que les points : …
Suspens le temps.
Suspens tout.
Suspens ~

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