Les mots qui blessent

Il y a des livres qui nous marquent. Parfois en bien, et parfois en mal.

Sur ce blog, j’ai choisi de parler des livres que j’aime, pour dire en quoi ils m’ont fait grandir, ce qu’ils m’ont apporté, ce que j’ai vu entre leur lignes.

Mais une fois n’est pas coutume, j’aimerais parler d’une série qui me fut délétère. Car il y a parfois des histoires qui blessent.

Je ne veux faire ni un procès à, ni de la publicité pour la série de livres dont il est question. Je veux simplement partager mon expérience de lecture. Parce que dans un contexte où le débat sur la prétendue « dictature de la bienpensance » revient régulièrement sur le tapis, je ne veux pas expliquer une énième fois que « non, personne ne t’empêche d’écrire ce que tu veux, mais pourquoi diantre voudrais-tu écrire quelque chose de dommageable !? ». Je veux (du moins l’exercice ne me parait pas vain), montrer en quoi certains écris sont, effectivement, dommageables. Ne pas parler de théorie, mais de vécu, de concret.

J’ai lu il y a dix ans les deux premiers tomes d’une série (dont le cinquième tome est sorti cette année) qui m’a fait du mal.

Je vais vous dire pourquoi et comment.

Nous allons parler de virginité et de sexualité, de viol, d’injonctions faites aux femmes, d’hétéronormativité.

Mais avant toute chose, il est important pour moi de signaler que je n’ai pas détesté la série quand je l’ai lue pour la première fois. En vérité, je l’ai même aimée, je n’aurais jamais lu le tome 2 sinon. Il y a avait de l’action, une intrigue intéressante, des scènes qui m’ont marquées, ce qui à mes yeux ne pouvait être que le signe de la qualité du texte. Des scènes « fortes ». Suffisamment pour être toujours présentes à mon esprit sept ans plus tard. Suffisamment pour que j’éprouve le besoin de fouiller ma vieille bibliothèque pour retrouver de quel livre elles étaient issues. Suffisamment pour que je veuille écrire un article à leur sujet, quand bien même il me coute de le faire. Je préfère et de loin parler de mes coups de cœur.

Et puis, il y avait Leesha, un des personnages principaux auquel je m’étais particulièrement attachée. Elle me ressemblait par beaucoup d’aspects (son absence de sexualité), je voulais lui ressembler sur les autres (être une sorcière particulièrement douée). Je me suis identifiée à elle. Leesha était un modèle. Mais les idées véhiculées à travers son intrigue étaient véreuse, et j’ai souffert de croire en elles.

Quand on croise Leesha pour la première fois, elle n’a que 13 ans et est promise à un garçon de son village.

Leesha laissait Gared l’embrasser lorsqu’ils étaient seuls, mais elle s’en tenait là […]. Elle voulait respecter la tradition pour que leur nuit de noce soit un moment spécial dont ils se souviendraient tout leur vie.
[p.137 d’un livre que j’ai pas envie de citer]

Mais très vite, les choses ne se passent pas comme prévu : Gared se vante dans tout le village d’avoir eu des relations sexuelles avec Leesha, qui se sent salie et décide de rompre les fiançailles. Battue par sa mère qui ne l’entend pas de cette oreille, Leesha fuit jusque dans la cabane de Bruna (une vieille cueilleuse d’herbes qui l’avait déjà un peu prise sous son aile). Là, commence un apprentissage qui durera sept ans et un jour, et au cours duquel Leesha apprendra les secrets des plantes et des villageois.e.s.

Bruna, du moins en apparence, représente un certain progressisme. Elle sait que les femmes comme les hommes ont des désirs, qu’il n’y a aucune honte à cela, et c’est ce qu’elle escompte enseigner à sa toute jeune apprentie.

– Tu n’as pas à juger la vie des gens, tu dois simplement t’occuper de leur santé. Lorsque tu enfiles [ton] tablier couvert de poches, tu jures de garder ton calme, quels que soient les propos que tu entends. Une cueilleuse d’Herbes à besoin de confiance pour faire son travail et elle doit gagner cette confiance. Aucun secret ne devra sortir de ta bouche, sauf si le garder t’empêche de guérir quelqu’un d’autre.
[p.325 d’un livre que j’ai pas envie de citer]

Mais ce verni « féministe » n’est que de surface. Dans les faits, l’enseignement de Bruna est tout aussi moralisateur que le reste de la société, aussi bien vis-à-vis des femmes qui ont « trop » de rapports sexuels (comme Elona, la mère de Leesha)…

– La tisane de pomm [ndlr. moyen contraceptif du roman] est sans danger à petite dose, mais […] ta mère en a trop pris. Les entrailles de ta mère [sont] devenues inhospitalières. […] Il vaut mieux arrêter une fois par mois pour laisser s’évacuer les écoulements. Sans quoi on risque de devenir stérile.
[p.152 d’un livre que j’ai pas envie de citer, où Bruna, prétendument experte de la sexualité, répand des idées fausses dans la tête de Leesha et du lectorat sur la contraception qui rendrait stérile et sur l’écoulement sanguin qu’il faudrait préserver à tout prix]

…que de celle qui n’en ont pas (comme Leesha, nous y viendrons).

En vérité, pour les cueilleuses d’Herbes, « ne pas juger » ne signifie pas « s’abstenir d’avoir un avis sur la façon dont les autres gèrent leur sexualité » mais « avoir une opinion tranchée que l’on garde pour soi ».

Les cueilleuses d’Herbes jugent. Et quand elles ne jugent pas, leurs « connaissances » sur le monde sont erronées et dangereuses.

L’exemple le plus marquant est peut-être cette scène du tome 2, où Leesha, alors âgée de 28 ans et pleinement formée, doit vérifier la virginité de jeunes filles. (TW viol)

– Vous pouvez vérifier leur pureté, à présent.
[…] – Ah… très bien, répondit Elona, ma fille est plus qualifiée…
Leesha ricana.
– Ma mère n’a jamais vu d’hymen, chuchota-t-elle à Roger. Elles s’est débarrassée du sien avant d’avoir le temps d’y jeter un œil.
[…] Leesha baissa l’étoffe pour dissimuler les filles aux regards des autres et celles-ci, obéissantes, se penchèrent sur la petite table, se présentant comme des juments poulinières. Depuis qu’elle était cueilleuse d’Herbes, elle avait examiné des centaines de jeunes femmes […] mais toujours pour leur propre bien, jamais pour suivre un rituel. Bruna n’était gère tolérante pour se genre d’ineptie et son apprentie lui ressemblait.
Mais Leesha connaissait la fragilité de sa relation avec les ***. Elle ne se ferait aucun allié en crachant publiquement sur leurs traditions.
L’hymen d’Amanvah était intact, mais lorsqu’elle s’approcha de Sikvah, la fille tressaillit et suffoqua légèrement. Une fine pellicule de sueur recouvrait sa peau olive, plus pâle qu’auparavant. Elle serra fort le doigt que Leesha glissa en elle, mais cela ne suffit pas. Elle n’était pas vierge.
[T2 p.538 d’un livre que j’ai pas envie de citer]

Je vais m’attarder sur cette scène parce qu’elle est assez représentative de tout ce qui ne va pas dans la série :

  • Le regard dédaigneux que porte Leesha sur la sexualité de sa mère et la violence de sa remarque. Aucun âge n’est mauvais pour avoir ses premiers rapports, sans compter que beaucoup de femmes (surtout dans le contexte puritain du livre) ne regardent pas leur vulve, y a aucune obligation à le faire.
  • Le fait que, Leesha accordant une grande importance à sa propre virginité, elle semble plus refuser le rituel en raison de son caractère étranger que sa nature intrusive et inacceptable. Car oui, le roman met en parallèle deux peuples dont un est clairement inspiré de la culture arabe, et le traitement qui en est fait n’est pas meilleur que celui réservé à la sexualité. Bref c’est raciste. (Je ne m’étends pas sur le racisme du livre car ce n’est pas à moi de le faire, et par ailleurs j’ai relu uniquement les scènes qui concernent Leesha, j’y ai déjà passé suffisamment de temps)
  • Le fait que même quand Leesha trouve une pratique condamnable, cela n’a l’air d’être rien d’autre qu’un avis subjectif et contestable : Leesha ne veut pas vérifier la virginité des deux filles, mais elle le peut. Dans le roman, regarder l’hymen est un moyen de déterminer si une personne a eu ou non des relations sexuelles. Or ce n’est pas le cas. L’hymen est élastique, il ne disparait pas magiquement parce qu’une bite est passée par là. Sans compter que s’il apparait ouvert, cela peut être pour de nombreuses autres raisons (déchiré après une séance d’équitation, personne née sans hymen du tout…) Cette idée selon laquelle la virginité est autre chose qu’une construction sociale, et qu’il est possible de déterminer d’un regard si une femme a eu ou non des rapports sexuels est non seulement fausse, mais aussi dangereuse. Des gens sont assassinés pour ça.
  • Que la scène soit une scène de viol qui ne dit pas son nom. Leesha introduit son doigt dans le vagin d’une jeune femme qui n’est pas consentante, qui tressaille, suffoque, sue et pâlit, autant de symptôme qui sont interprétés comme des signes de sa non-virginité / de sa culpabilité.

A tous les égards, rien ne va dans cette scène. Mais à l’époque où je l’ai lue pour la première fois, j’avais 20 ans et je n’avais pas les outils pour le savoir. Je n’ai pas vu le viol. J’étais choquée sans savoir pourquoi. Je me sentais marquée, puisqu’on m’affirmait que mon corps portait inévitablement la trace de ce que j’avais fait ou non.

Sept ans après l’avoir lue, je me rappelais toujours les détails de la scène. Les femmes comparée à des juments à la peau olive (NB : pour moi une peau olive, puisque la description de la pâleur ne colle pas avec une peau noire, c’est une peau verte kaki, et ça amplifiait le malaise) qui se penchent en avant et serrent leurs muscles vaginaux autour d’un doigt inquisiteur.

Dans le monde décrit par l’auteur toutes les déclarations estampillables « féministes » des cueilleuses d’Herbes ne sont que des paroles en l’air.

Les hommes sont présentés comme des esclaves de leurs pulsions, il est dit qu’il ne faut rien espérer d’eux. Les cueilleuses d’Herbes qui le savent refusent de leur transmettre le moindre secret (en particulier la recette du feu démoniaque liquide) et se voient ramené au statu de viles de sorcières manipulatrices, complotistes, et émasculatrices, comme au temps de l’inquisition. Ce au sens littéral, puisque Leesha prépare pendant plusieurs semaines une mixture qui empêche Marick, un homme en compagnie duquel elle voyage, de la violer (ce qu’il essaie de faire). Décision qu’elle regrette ensuite, dans le T2.

A cet instant, elle fut horrifiée par ses propres actes. Cela lui avait semblé si juste à l’époque, mais en vérité, elle l’avait drogué et s’était servie de lui comme bon lui semblait, lui faisant subir un supplice dont les séquelles avaient duré des années.
[T2 p.278 d’un livre que j’ai pas envie de citer. Et au cas où vous vous demandez, le « suplice » qui a duré des années : le violeur repensait au voyage longtemps après. Il explique sa « douleur » quelques lignes plus haut : « quand je t’ai revue, j’étais si… dur ; j’ai voulu me rattraper sur le champ pour mes échecs précédents [à te violer], avant que quelqu’un puisse nous en empêcher. Ce n’était pas juste envers toi et je suis désolé ». Ce à quoi Leesha répond « Je ne suis plus une enfant. J’étais tout aussi responsable de toi de ce qui est arrivé. » Car oui, à la (non-)surprise générale, dans ce livre, les femmes sont responsables si elles se font violer]

Dans ce contexte, la virginité de Leesha (qui couche pour la première fois à l’âge de 27 ans) parait contre-nature aux autres personnages (surtout féminins) qui ne manquent pas une occasion de le lui faire remarquer.

Alors qu’il n’y a, dans les faits, aucun moment où l’on voit l’attirance de Leesha pour un homme, elle ne contredit jamais ni sa mère ni les deux cueilleuses d’Herbes (Bruna et Jizell) quand ces dernières croient déceler du désir en elle.

– Ce doit être le jeune maitre Marrich, annonça la vieille. Dépêche toi de te faire belle.
– Ce n’est pas ce que tu crois ! répéta Leesha, mais Bruna écarta cette possibilité d’un geste de la main.
[…] Bruna pressait presque autant que sa mère de trouver un homme, mais la vieille agissait ainsi par amour.
[p.329 d’un livre que j’ai pas envie de citer. L’amour a bon dos…]

Au contraire, quand la mère de Leesha se montre insistante et lourde, elle est qualifiée de perspicace. Car jamais, à aucun moment n’est évoqué le refus de Leesha de coucher avec un homme puisse être le signe d’une sexualité qui ne soit pas purement hétérosexuelle (sauf s’il s’agit d’une accusation immédiatement démentie)

– La plupart des hommes qui arrivent ici ont le béguin pour toi. Cela te tuerait de leur parler d’autre chose que de leur santé ?
– On croirait entendre parler ma mère, dit Leesha.
[…] – Rien à voir avec elle ! protesta la Cueilleuse qui avait, au fil des ans, entendu parler d’Elona. Mais je ne veux pas que tu meures vieille fille juste pour l’embêter. Aimer les hommes n’est pas un crime.
– Mais j’aime les hommes, protesta Leesha.
– On ne dirait pas.
[p.518 d’un livre que j’ai pas envie de citer]

Il faudra, tout le long du récit, admettre que Leesha est hétéro, qu’elle est seulement empêchée par les circonstances, par sa trop grande exigence : il faut dire qu’elle voudrait d’un homme qui ne soit pas un connard, et ça, dans l’univers dépeint dans la série, ce n’est pas possible (c’est le vieux refrain du « boys will be boys » qui déresponsabilise tout)

– Quel homme pourrait franchir les runes de ton cœur ?
– Un qui serait digne de confiance, répondit Leesha. Que je pourrais embrasser dans le cou dans qu’il aille, le lendemain, se vanter auprès de ses amis de m’avoir prise par derrière dans une grange.
Jizell grogna.
– Tu trouveras plus facilement un [démon] amical, dit-elle.
[p.518 d’un livre que j’ai pas envie de citer]

Il faudra surtout écouter les théories et conseils ineptes que lui débite Jizell.

– Je crois que tu as peur, l’accusa Jizell. Tu as attendu si longtemps pour perdre ta virginité que tu as transformé une chose naturelle qu’accomplissent toutes les filles en un obstacle infranchissable.
[…] – Et que me conseilles-tu ? De choisir un homme au hasard, histoire de passer le cap ?
– S’il le faut.
Leesha lui jeta un regard noir, mais Jizell ne baissa pas les yeux.
– Tu as gardé ta virginité si longtemps qu’aucun homme n’en sera jamais digne à tes yeux, dit-elle. A quoi sert une fleur si personne ne peut la voir ? Qui se souviendra de ta beauté lorsqu’elle fanera ?
[p.518 d’un livre que j’ai pas envie de citer]

Tout le monde est unanime sur la question : être vierge, passé un certain âge, c’est mal. C’est une erreur qui doit être réparée. Et ça, quand on a vingt ans, qu’on a jamais couché avec ni même embrassé qui que ce soit, et qu’on imagine pas le faire dans un avenir proche, c’est extrêmement violent à lire. C’est une confirmation frontale de ce que la société nous renvoie déjà en permanence. C’est une attaque contre laquelle on ne peut pas se défendre, faute d’un recul suffisant.

C’est d’autant plus violent que je m’étais attachée au personnage. Elle est forte, elle est une sorcière guérisseuse qui connait les secrets des plantes, je voulais moi aussi de son tablier plein de poches dont j’aurais pu tirer n’importe quel ingrédient. Elle apprend le langage des runes en autodidacte dès la fin du tome 1, elle est la seule à savoir comment les agencer pour en créer de nouvelles, d’instinct. Elle est respectée. Et surtout, elle était la seule représentation que j’avais d’une femme présentée comme « vieille » et vierge.

Je me suis identifiée à elle.

Je voulais connaitre la suite de ses aventures.

Mais Leesha n’est pas seulement critiquée par ses paires, elle est punie par le destin.

Sur la route qui la ramène à son village natal, alors qu’elle a vingt-sept ans, elle est violée par trois brigands.

Elle ne fit pas attention à [son compagnon Roger] et se recroquevilla un peu plus, secouée par les sanglots. Roger lui caressa le dos et chuchota des paroles réconfortantes, en rajustant discrètement sa robe. Quel que soit l’endroit où son esprit s’était retiré pour supporter un tel supplice, elle n’avait aucune envie de le quitter. Il tenta de la serrer dans ses bras, mais elle le repoussa violemment et se recroquevilla de nouveau avant de se remettre à pleurer.
[p.548 d’un livre que j’ai pas envie de citer]

Cette scène de viol (et ce bien qu’elle soit ellipsée) est je pense la pire que j’ai jamais lue (paradoxalement). Parce qu’elle n’est pas seulement là, comme souvent les scènes de viol mal écrites, pour donner une « ambiance sombre et réaliste » et faire comprendre à peu de frai que tel personnage est méchant (tout en faisant avancer l’action en forçant un personnage masculin à venger la victime).

Ce viol est là pour une raison. Il porte un message. Mais quel message !

Le viol arrive juste après que Marick (l’homme à qui Leesha avait déjà fait boire une potion émasculatrice pour l’empêcher de la violer pendant un précédent voyage) ait déjà tenté de la violer (TW tentative de viol)

Il tendit la main pour lui pincer les fesses et Leesha réprima un mouvement de recul. Elle pensa à […] ce que Jizell lui avait dit à propos des fleurs que personne ne voyait. Peut-être le Créateur avait-il prévu qu’elle rencontre Marick ce jour là. Sa gorge se serra et elle hocha la tête.
Marick attira Leesha jusque sous une alcôve ombragée de la salle principale. Il la poussa contre le mur derrière une statue en bois et l’embrassa fougueusement. Au bout d’un moment, elle lui rendit son baiser et passa les bras autour de ses épaules. La langue de l’homme était chaude dans sa bouche.
– Je n’aurais pas ce problème, cette fois, lui promit Marick en lui prenant la main et en la posant sur son membre raide.
Leesha sourit timidement.
– Je pourrais venir à ton auberge avant la nuit, dit-elle. Nous pourrions… passer la nuit ensemble et partir au matin.
Marick regarda à gauche et à droite puis secoua la tête. Il la plaqua de nouveau contre le mur et, d’une main, commença à défaire sa ceinture.
– J’ai trop attendu, grogna-t-il. Je suis prêt et je ne vais pas laisser passer l’occasion !
[p.538 d’un livre que j’ai pas envie de citer, la scène se poursuit sur ce ton jusqu’à ce que Leesha donne un coup de genoux dans l’entrejambe de Marick, mais l’extrait est déjà assez long]

Rencontre que Leesha analyse a posteriori de la façon suivante :

Même maintenant [i.e le soir de la tentative de viol, une page plus loin] elle avait peur d’avoir commis une grosse erreur. Une part d’elle-même regrettait de ne pas avoir laissé Marick arriver à ses fins, mais même si Jizell avait raison et que sa virginité n’était pas la chose la plus précieuse au monde, elle valait néanmoins mieux que ça.
[p.539 d’un livre que j’ai pas envie de citer]

Le viol est perpétré par trois individus qui ne sont pas nommés et qui sont assassiné juste après. Ce ne sont même pas des personnages. Ils apparaissent par magie pile au moment où l’auteur à besoin d’eux pour porter son message : quand on est une femme, repousser les avances d’un homme est une erreur. Et ce, même lorsque l’homme est violent.

Tel que les choses sont présentées, refuser de se faire violer par Marick était une erreur, car lui au moins était un visage familier, pas un bandit de grand chemin. Marick, au moins, était un homme bien, qui fait des erreurs mais qu’il faut pardonner, ce qui arrive dans le second opus :

– Tu devrais aller parler avec Marick pendant que tes autres prétendants ne sont pas en ville, dit Elona [la mère de Leesha]. Le temps des tragédie l’auront assagi et il est devenu un héros.
[…] Une fois de plus, sa mère avait raison. […] Il était peut-être temps de passer outre aux fautes passées.
[T2 p.273-277 d’un livre que j’ai pas envie de citer]

Tel que les choses sont présentées, le viol est une punition pour Leesha, qui aurait mieux fait de se laisser prendre par Marick (qui aurait pu la protéger des brigands) au lieu d’engager Roger, un jeune violoniste qui s’est trouvé pris dans la mêlée sans rien pouvoir faire (pauvre de lui, il a voulu suivre les Leesha et il s’est fait taper par les brigands !! C’est quand même pas gentil de la part de Leesha d’être si belle ><)…

Roger grimaça de douleur et Leesha comprit qu’elle avait été trop dure [ndlr : elle lui a dit « arrête de mentir. Tout n’ira pas bien et tu le sais » alors qu’il voulait la réconforter]. Elle voulait se défouler d’une manière ou d’une autre, mais s’en prendre à Roger et à ses promesses exagérées était trop facile. Au fond de son cœur, elle savait qu’elle était bien plus responsable que lui de la situation. Il avait quitté [la ville] pour elle.
[p.554 d’un livre que j’ai pas envie de citer]

Tel que les choses sont présentées, le viol est une nécessité : Le seul moyen pour que Leesha perde « enfin » sa virginité. Dans la chronologie de la narration, c’est juste après avoir été violée (le jour même) que Leesha fait la connaissance d’un homme avec qui elle est prête à avoir un rapport consenti.

Dans le tome 2, la mère de Leesha (qui a reconstitué toute l’histoire) déclare :

– Ce n’est pas comme ça que j’aurais aimé que tu perdes ta virginité, poursuivit Elona, mais il était temps que ça arrive et j’espère que ça t’as fait du bien.
[T2 p.216 d’un livre que j’ai pas envie de citer]

Et ce n’est pas seulement l’avis d’un personnage qui s’exprime. C’est une vérité acceptée de tous.

Leesha soupira. […] Sa mère avait raison à propos des bandits qu’elle avait rencontrés sur la route et Roger le savait bien.
[T2 p.219 d’un livre que j’ai pas envie de citer]

Le message le voilà. « J’espère que ça t’as fait du bien ». Il vaut mieux être violée que vierge.

C’est grave.

C’est grave parce que des vrais gens se font violer encore aujourd’hui parce que des idées comme celles-ci continuent d’être véhiculées. Des viols punitifs et/ou « pédagogiques » perpétrés sur des personnes dont la sexualité est jugée anormale : lesbiennes, assexuel.le.s, gays…

C’est grave parce que les idées véhiculés l’ont déjà été en de trop nombreuses occasions. Ce que l’auteur fait dire à ses personnages et à son univers, je l’avais déjà entendu dans d’autres bouches, lu dans d’autres textes, de manière plus ou moins explicite. Je ne parle pas d’un livre vieux de plusieurs décennies que je serais allée dégotter dans l’unique but de la démonter publiquement. Je parle d’une série toujours en cours de publication, dont chaque opus fait l’objet d’une sortie poche, et que j’ai trouvé bien en évidence sur la table de ma librairie, avec des commentaires dithyrambiques en 4e de couverture « Irrésistible. Le top de la Fantasy cette année » a dit SFF World en 2010.

C’est grave car les contre-voix sont trop rares. Leesha était la seule représentation que j’avais d’un personnage central féminin qui reste vierge longtemps, et c’était présenté comme une erreur à toutes les étapes du parcours :

  • quand elle refuse les avances et se paye les commentaires de ses paires
  • quand elle fini par ne plus être capable de refuser et se fait violer
  • quand elle se décide ensuite à coucher et regrette de ne pas l’avoir fait plus tôt (NB : elle couche avec un inconnu parce qu’elle, qui est pourtant une Cueilleuse d’Herbes respectée, s’auto-désigne comme paria du fait de sa virginité tardive et du viol qu’elle vient de subir. Elle ne pense pas pouvoir obtenir mieux, et ce ne sera en tous les cas pas pire que d’être violée au milieu d’une route par trois bandits)
  • et même ensuite, quand sa sexualité est plus libre, elle continue de culpabiliser d’avoir « gâché ses meilleurs années de fertilité » (parce que, « évidement », elle est une femme, elle veut des enfants).

Leesha fit courir ses mains sur ses muscles épais et écarta les jambes avant de coller ses hanches contre celles de l’homme.
[…] Mais elle avait peur. Jizell avait raison, se dit-elle. Je n’aurais pas du attendre si longtemps. Je ne sais pas quoi faire. […] Oh, Créateur, et si je ne lui donne pas de plaisir, s’inquiéta-t-elle. Et s’il le répète ?
Elle s’efforça de ne plus penser à ça. Il ne le dira jamais. Voilà pourquoi il faut que ce soit lui. Cela ne peut être que lui. Il est comme moi. Un paria.
[p.597 d’un livre que j’ai pas envie de citer]

C’est grave parce que (sans parler des conséquences possibles et probables d’un tel ouvrage sur le lectorat en général), je vois l’impact que cette lecture a eue sur moi.

C’est grave parce qu’on m’a assené, avec toute l’autorité que confère un roman édité, que le fait d’avoir ou non été pénétrée par un pénis avait un impact sur l’anatomie vaginale, que si l’on n’est jamais consentente alors notre seule « chance » d’avoir un rapport est de tomber sur quelqu’un qui passe outre, que c’est peut-être pour le mieux car rien n’est pire que de rester vierge, que plus le premier rapport se fait tard plus il a de chance d’être décevant, que si l’on attend trop, on finit par ne plus avoir le choix du partenaire (car qui voudrait d’une partenaire qui n’a ni la fraicheur de la jeunesse, ni l’expérience de la vieillesse ?)…

C’est grave parce que j’ai lu tout ça et que je l’ai cru.

Je n’étais peut-être pas entièrement convaincue, mais je doutais assez pour y repenser souvent, assez pour avoir peur, assez pour me sentir honteuse d’être moi, d’avoir ma vie.

Seulement voilà, je ne suis plus la lectrice que j’étais à vingt ans.

J’ai assez de recul pour savoir que tout est faux, pour avoir envie (besoin) de le dire.

La virginité est une construction sociale qui ne devrait en rien conditionner la façon dont on se perçoit et dont on perçoit les autres.

Avoir son premier rapport sexuel à vingt-sept ans, en vrai, c’est trop cool.

Et je parle d’expérience.

Ça ne veut pas dire « rapport glauque dans la boue avec la seule personne qui veut encore de nous » (oui j’avais pas dit : le premier rapport consenti de Leesha c’est littéralement dans la boue que ça se passe), ça veut dire en savoir suffisamment sur la sexualité, la vie, soi-même et le consentement pour ne pas faire n’importe quoi et respecter les limites de l’autre comme de soi. C’est du moins comme ça que je l’ai vécu. Il n’y a vraiment aucun moment où j’ai pensé « oh lala mais pourquoi ai-je attendu si longtemps ? », d’abord parce que je n’ai pas attendu : j’ai vécu. Si je n’ai pas eu de rapport sexuel plus tôt, c’est parce que je n’en avais pas envie, et il n’y à rien à regretter.

J’aurais aimé trouver ce vécu là dans la fiction, plutôt que de l’apprendre sur le tard.

On a besoin d’histoires qui nous disent : C’est cool d’avoir ses premières expériences sexuelles à 27 ans, comme c’est cool de les avoir à 15, à 46, à 73, ou bien jamais. Comme vous voulez. Votre sexualité n’appartient qu’à vous.

On a besoin d’auteurices qui savent de quoi iels parlent et ne se contentent pas de projeter sur leurs personnages leurs a priori  normatifs sur la sexualité.

C’est cela, je crois, la vraie raison d’être de cet article : Pas seulement dénoncer un mauvais livre, mais dire la nécessité d’en avoir des bons. Pour compenser. Pour dire à toustes celleux qui ne le savent pas encore : il n’y a aucune honte à être vous.


PS : Bon sinon je crois que je suis quand même légalement obligée de vous dire d’où sont tirés les extraits que je cite, question de copyright tout ça. Il s’agit dont du cyle des démons, de Peter V Brett.
Et puis, y a tellement rien qui va dans ces romans que je dois bien vous fournir une preuve que je n’ai pas tout inventé… Ah si ! p.179 quand Leesha demande pourquoi Gared s’est vanté d’avoir couché avec elle alors que ça nuit à sa réputation à elle, Bruna répond « Parce qu’on félicite les garçons pour les actes qui condamnent les filles à quitter la ville. » et c’est la seule fois où on a droit à une critique sociale plutôt qu’à un jugement essentialiste de type « c’est dans la nature des hommes (resp. des femmes) de… » (enfin sinon y’a des critiques de la société du désert inspiré de la culture arabe, mais ça c’est parce que le bouquin est raciste, ça compte pas)

PS2 : Je sais que l’auteur était un homme probablement trop attaché à son hétérosexualité pour décrire une attirance pour un homme, et que c’est l’unique raison pour laquelle on ne voit jamais Leesha désirer un homme. Reste que, de fait, on ne l’a voit jamais désirer un homme. Alors j’ai peine à croire à son hétérosexualité. C’est peut-être un accident mais j’ai du mal à voir Leesha autrement qu’asexuelle ou lesbienne dans le placard. Et cela, hélas, fait partie du problème : car Peter V Brett n’était vraiment pas en mesure de traiter correctement ses questions (et parfois je me dis qu’il vaut mieux pas de représentation que ce genre de représentation…)

One comment

  1. La critique est très bonne.
    Mais lire ces extraits me fait juste sentir… sale.
    Je parle en tant que percu-comme-masculin : ça me met hors de moi ces justifications par « boys will be boys » ou « boys are wild animals »
    Et j’ai de la peine pour les enfants qui ont grandi avec de tels modèles. J’ai hâte ou plutôt j’espère voir une génération qui n’ait plus à souffrir ces horreurs

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