Lettre à la discorde

Évidemment non, je ne l’aimais pas. J’étais là, sur mon île. Et bien sûr il était plus simple pour les hommes qui racontèrent mon histoire à ma place de supposer que je me languissais de lui. Que je lui offrais tout dans l’espoir de conquérir son cœur.

Mais non.

Non.

Et vous, vous l’avez compris tout de suite.

Je ne l’aimais pas.

Comment aurais-je pu ?

Même si j’avais eu à son égard quelques inclinations, il passait son temps à me rejeter, à me reprocher de ne pas être celle qu’il attendait, sa femme, sa Pénélope, son épouse si loin à Ithaque. J’ai pourtant essayé. J’ai tout fait je le jure pour rendre son séjour aussi agréable que possible. Car si j’étais sa seule compagnie, il faut bien admettre qu’en retour, je n’avais que lui.

L’île était une prison pour lui aussi bien que pour moi.

Ce que bien sûr il s’est toujours refusé à voir.

Il ne pensait qu’à Pénélope.

Ou plutôt, il prétendait ne penser qu’à elle.

Car sa femme était devenue une abstraction à ses propres yeux. Il ne gardait d’elle qu’un souvenir diffus, une idée d’avant la guerre. Elle était pour lui l’image sans tache d’un début d’idylle, la promesse d’un foyer où il pourrait revenir, triomphant.

Il rêvait de la mort héroïque qu’il n’avait pas eue.

Il pleurait de ne pouvoir s’élancer par-delà les falaises de mon île, rejoindre dans l’écume tous les valeureux guerriers qui l’avaient précédé sur le Styx. Mais périr loin du danger et après la bataille n’était pas pour lui une option.

Alors il versait des larmes amères sur la fin qu’il n’avait pas connue et me reprochait d’être là, témoin de la lente agonie de ses ambitions.

Il ne voulait pas que je sois sa compagne.

Il ne me voyait pas même comme une femme.

Je ne pouvais pas l’aimer.

C’était l’évidence même.

Répandre l’idée que je l’aie aimé n’avait qu’un seul but : permettre aux conteurs de glorifier Ulysse aux yeux des hommes. Car si, pendant sept ans, j’avais pu continuer de le chérir, et ce en dépit de son rejet manifeste et répété, c’était bien qu’il y avait dans ce guerrier une indéniable grandeur. Argument d’autorité facile, s’il en est.

J’ai été réduite à l’état de faire-valoir.

Cela a bien fonctionné, je crois.

Car que savez-vous des qualités d’Ulysse, sinon qu’il devait en avoir, puisque je l’aimais ? La ruse, oui, la tactique militaire. Mais au sortir de la guerre ? Quand, brisé par les combats et quasiment certain de ne jamais revoir son pays, il vivait le déshonneur d’une vie auprès de moi ? Que savez-vous de l’homme qu’il était pendant les sept années qu’il a passées sur mon île ? Voyez-vous un héros ? Ou bien un homme brisé qui après chaque journée de délice s’en allait pleurer face à la mer ?

Et que savez-vous de moi, Calypso, en dehors du rôle que, bien malgré moi, j’ai joué dans l’Odyssée ? Qui suis-je, sinon l’amoureuse éperdue qui pendant sept ans retint Ulysse sur son île ?

Pardon.

Je dis « vous » et je vous assimile à la masse crédule de tous ces gens qui ne me connaissent pas, qui n’ont jamais voulu me connaitre, qui m’ont cataloguée avec les autres femelles fictives, ces hystériques dont l’amour collant et toxique est un poison pour les hommes qui en sont la cible.

Mais je ne suis pas une épreuve dans la vie d’un autre.

Je suis une personne et vous, vous le saviez très bien.

C’est cela qui vous mena à moi et – dieux pardonnez-moi ! – parfois je le regrette.


Vous êtes arrivée le jour où Ulysse est parti.

Vous aviez ses traits, sa voix, sa façon de marcher jusqu’à moi.

Vous êtes douée pour le déguisement et Ulysse était facile à imiter. Il était tout ce que l’on attend d’un chef de guerre. Il était fort, il était froid, il était manipulateur. Ce n’était pas compliqué pour vous d’incarner tout cela.

Moi, j’aurais pu me laisser duper d’autant plus aisément que je n’avais jamais connu Ulysse au-delà de la surface. Il ne m’a pas permis le connaitre. Il m’a laissé me distraire auprès de lui comme lui-même avait besoin de se distraire auprès de moi.

Echange de bons procédés.

Vous connaissez cela.

Vous et moi, nous avons joué la même dance. Selon d’autres modalités certes. Reste que vous attendiez de moi, et que j’attendais de vous en retour.

Une des questions que, je le sais aujourd’hui, vous n’avez jamais vraiment pu trancher est : à quel moment précisément me suis-je rendue compte que vous n’étiez pas Ulysse ?

La réponse, si vous voulez la connaitre, est : immédiatement.

Ulysse ne s’intéressait pas à moi.

C’est aussi simple que cela.

Vous avez voulu mettre en scène des adieux fictifs entre lui et moi. Mais jamais Ulysse ne m’aurait accordé cette considération pourtant élémentaire. Je pense qu’il n’y a pas même songé.

Je l’avais vu reprendre vie quand je lui avais transmis le message d’Hermès : les dieux voulaient qu’il parte, enfin.

Je l’avais vu trimer comme jamais auparavant pour construire son radeau et acquérir la liberté dont je rêvais depuis bien plus longtemps que lui et qui m’était, encore et toujours, refusée.

Je n’avais pas eu le courage de le regarder partir après qu’il m’annonça être prêt.

L’affront était pour moi trop douloureux : sept longues années d’une cohabitation insatisfaisante pour finir sur un adieu sans compassion. Il n’a pas eu pour moi le moindre égard. Les nymphes vivent sur les îles, et il ne lui est pas venu à l’esprit que cela pouvait être, pour nous toutes et pour moi en particulier, une prison.

Il était pressé de partir. Il n’avait pas une seconde pour venir dans ma grotte dire comme vous l’avez dit « Calypso je pars. Je vous remercie de m’avoir accueilli toutes ces années. J’ai cru longtemps que ma vie était finie mais elle ne l’est pas. Et c’est grâce à vous. Je n’aurais jamais eu cette chance que j’ai aujourd’hui de repartir vers Ithaque si vous ne m’aviez nourri quand je n’avais pas la force de le faire moi-même ». Il n’aurait pas souhaité que nous passions une dernière nuit ensemble en souvenir de nos années partagées.

Ulysse m’a laissée derrière lui comme on laisse derrière soi un objet dont on a plus l’usage.

Sans remord et sans un regard en arrière.

Je n’ai aucun doute à ce sujet.

Vous êtes venue à moi sous les traits d’Ulysse, mais vous n’étiez pas Ulysse et je le savais très bien.

C’est la solitude, je pense, qui m’a fait vous dire « bonjour, Ulysse », plutôt que « qui êtes-vous ? ». J’avais passé déjà plusieurs décennies sur mon île et vous n’étiez, si l’on excepte Hermès qui ne s’arrête jamais vraiment, que la deuxième personne vivante que je croisais.

Alors, ayant le choix entre passer un moment, fut-il factice, en votre compagnie, ou adopter une attitude défensive susceptible de vous faire fuir, je n’hésitais pas une seconde.

Je n’aurais manqué pour rien au monde l’opportunité d’un rapprochement.

Je me moquais bien de savoir que vous me mentiez, du moment que vous étiez là, et puisque tout bien considéré, je vous mentais aussi.

J’acceptais d’office de ne rien savoir de vous, de ne connaitre ni votre nom, ni votre visage, ni surtout vos capacités de nuisance.

Puisque vous aviez l’apparence d’un autre, je me doutais que vous deviez être puissante, peut-être dieu, peut-être déesse, peut-être marionnette entre les mains de ces derniers.

Je m’en moquais.

Vous auriez pu être Zeus, il est coutumier de ce genre d’entourloupe, et coucher avec vous aurait signé mon arrêt de mort.

J’en avais conscience.

Mais de cela aussi, je me moquais.

Vous étiez là et vous étiez quelqu’un. Mieux : quelqu’un de nouveau. Quelqu’un qui n’était pas Ulysse. Quelqu’un qui ne m’avait pas encore rabaissée pour avoir eu le malheur d’exister, d’avoir été là, simple témoin du pire. Quelqu’un dont les premières paroles étaient des compliments à mon égard : vous aviez reconnu d’office ce qu’Ulysse me devait.

J’ignorais ce que vous, vous cherchiez, mais je savais ce que moi, je voulais : profiter de votre présence aussi longtemps que vous daigneriez rester. Prendre de vous tout ce qu’il me serait possible de prendre. Et, autant que faire se peut, saisir toute opportunité d’enfin quitter mon île.


Je vous ai connue d’abord sur les draps.

Vous êtes douce.

Vous le nierez surement avec toute la véhémence dont vous êtes capable.

Mais ceci est ma lettre, alors pour une fois, c’est avec mes mots que je raconterai.

Vous êtes douce, d’une douceur que je n’avais jamais connue et que je savais être vôtre : Ulysse n’était pas comme cela. Vous n’aviez aucune raison de supposer qu’Ulysse était comme cela. Vous ne cherchiez pas à l’imiter en vous souciant de moi.

Mais puisque vous couchiez avec moi, vous vouliez le faire bien.

Avec ou sans déguisement, vous ne vous seriez jamais contentée de me traiter comme un simple corps à baiser. Vous ne seriez pas la déesse que vous êtes si vous n’étiez pas capable de voir l’individualité en chacun.

Vous étiez là pour me mener en bateau, certes. Mais justement pour cette raison, vous aviez besoin de me connaitre.

De me connaitre vraiment.

De savoir ce qui me plait et ce qui me rebute.

De vous faire aimer de moi.

Vous direz si cela vous rassure que vous ne faisiez que feindre. Que vous aviez besoin de faire naitre en moi la confiance pour mieux arriver à vos fins.

Après tout, vous avez une réputation à préserver.

Mais de vous à moi, puisque cette lettre ne concerne que nous : nous savons bien que vous n’avez pas de fin. C’est le jeu lui-même qui vous enchante. Votre objectif : saisir toutes les opportunités d’user de vos aptitudes.

Et vos moyens sont doux.

Au lit, vous écoutez, vous communiquez.

Je ne mens pas en disant que je vous ai d’abord connue sous les draps.

Ce n’est pas votre corps que j’ai regardé, mais vous étiez nue tout pareil.

Vous pouviez faire semblant de m’aimer, c’est vrai, mais vous ne pouviez pas faire semblant de me séduire.

Si vous vouliez que je vous aime, il fallait vous rendre aimable.

Et j’ai été comblée.

Je ne vous apprends rien en vous le disant. Vous vous êtes assurée que je le sois.

Si le sexe n’avait pas fonctionné, vous auriez changé d’approche immédiatement.

Vous n’étiez pas Zeus.


Lors de notre première rencontre, nous étions toutes les deux allongées, nues au milieu les draps.

Vous êtes restée.

Ulysse ne restait jamais. Il s’en allait prestement après avoir satisfait ses besoins à lui, et me faisait payer par son silence sa propre culpabilité. Il était un héros déchu au rang d’exilé, un mari infidèle, une pauvre âme traumatisée par la guerre.

Il m’en montrait déjà trop.

Il fallait, à chacun de nos contacts, nous contenter d’être deux corps désireux d’assouvir leurs désirs charnels. Pas deux personnes susceptibles de discuter.

Jamais.

Ulysse partait loin de moi pleurer sur son sort. N’admettait pas que je puisse l’aider.

Vous, vous vous êtes rapprochée de moi sur la couche en frétillant. Vous avez posé votre menton sur ma poitrine et levé le regard vers moi pour demander, espiègle :

— Alors comme ça, vous me laisseriez partir ?

J’ai répondu « Ulysse, Zeus a parlé. Il veut que vous puissiez partir et je ne puis rien pour vous retenir prisonnier. Mais je vous ai aimé dès le premier jour, et si de votre propre gré vous acceptiez de rester à mes côtés, je serais prête à exhausser tous vos vœux », et vous avez su que je mentais.

Je n’aimais pas Ulysse.

Vous ? En ce premier jour que nous vivions alors ? Peut-être…

Alors vous avez souri.

— Et si mon seul vœu était de rejoindre Ithaque ?

— Est-ce bien votre vœu ? Ou est-ce seulement l’histoire à laquelle vous vous accrochez pour ne pas défaillir tout à fait ? Rentrer est votre dernier espoir, j’en conviens, mais êtes-vous bien sûr qu’il n’est pas factice ? Qu’attendez-vous de Pénélope ? Qu’elle vous accueille après tout ce temps ? Le temps de la guerre, le temps que vous avez déjà passé ici, et celui qu’il vous faudra pour faire le chemin de retour à Ithaque. Bien idiote est votre femme si elle n’a pas refait sa vie… Tout comme vous auriez dû refaire la vôtre.

— Avec vous ?

— Pourquoi pas ? Je connais la guerre. Je n’étais pas avec vous sur les champs de bataille, mais j’ai été comme vous témoin de la violence des massacres. Mon île est au large de Troie, les vents et les courants marins ont fait échouer sur mes berges d’innombrables victimes. Le sol où nous marchons n’est qu’un cimetière géant pour des milliers de cadavres qui n’ont jamais eu de sépulture digne de ce nom. Je les ai enterrés, tous, pendant dix ans. Mais je n’avais pas de nom pour honorer leur mémoire. Toi Ulysse, tu es le seul à être arrivé jusqu’à moi en vie. Tu le vois comme une malédiction je le sais, tu te vois retenu loin de tes proches et privé d’une mort héroïque. Pourtant, entends-le de la bouche de celle qui mit en terre tant de soldats anonymes : il n’y a aucune gloire à mourir trop tôt. Quant à tes proches, qui maintenant te ressemble le plus ? Ta famille restée à Ithaque, parfaitement étrangère à ce que fut ta vie pendant dix-sept longues années ? Ou bien moi, qui comme toi a connu l’horreur et qui avec toi a partagé sa solitude ? Nous pouvons vivre Ulysse. Avec moi, vous pouvez bâtir ici même une grande œuvre. C’est en vivant que vous pourrez devenir le héros que vous aspirez à être. Je vous laisserai partir Ulysse, j’en ai reçu l’ordre. Mais avant que vous vous en alliez, avant que je ne remplisse votre radeau des provisions pour les vingt jours de dérive qui vous séparent de votre première escale, je voudrais que vous, vous répondiez à la question : Le bout du chemin vous intéresse-t-il vraiment ? Ou bien ne faites-vous que fuir votre vie ici, vous hâtant vers cette destination illusoire d’un foyer depuis longtemps disparu ?

— Ce sont là de belles paroles.

— Je les ai répétées.

Je les avais répétées en effet, mille et mille fois, à destination d’un Ulysse qui n’existait pas, d’un Ulysse que j’aurais pu aimer, d’un Ulysse que vous vous proposiez d’incarner.

C’est un peu à vous que je m’adressais avec ces mots. Je voulais vous dire qui j’étais, ce que j’avais vu, ce que j’avais souffert. J’ignorais tout encore de vos intentions, mais si vous prévoyiez de me nuire, j’escomptais qu’au moins, vous le fassiez en connaissance de cause : vous ne seriez pas la première marque sur une ardoise vierge. J’avais eu une vie avant vous. Une vie de peines et de solitude. J’étais restée seule à contempler les ravages de la guerre ; j’avais eu pour unique consolation de devoir vivre en compagnie d’un homme qui m’avait forcé à incarner pendant sept ans l’image d’une femme que je n’étais pas et ne serai jamais.

C’est à Pénélope qu’Ulysse pensait chaque fois qu’il me voyait, ce sont ses traits qu’il désespérait de voir sur mon visage, c’est son caractère qu’il aurait voulu que j’ai. J’ai essuyé sept ans de reproches. J’étais toujours trop ceci, pas assez cela.

Je ne voulais pas qu’Ulysse reste.

Mais je voulais que quelqu’un reste. Quelqu’un qui m’écoute comme vous m’aviez écoutée au moment de retirer un à un mes vêtements.

— Tu m’aimes donc ?

C’est la question, n’est-ce pas ? Vous ne la posiez pas encore frontalement. Vous êtes rarement frontale.

Vous êtes douce, je l’ai dit. Cruelle peut-être, mais douce dans votre cruauté.

Si je me blesse à votre contact, il faut que je sois l’artisane de ma propre blessure.

Ce premier jour, vous ne vouliez pas que je réponde. Vous préfériez désamorcer votre interrogation avec une autre :

— Ou bien confondez-vous l’amour et la solitude ? C’est peut-être moins moi que l’idée d’une personne à vos côtés que vous recherchez. Il n’y a sur cette île que nous deux. Personne n’arrive, et personne ne peut repartir sans le concours des dieux. Vous êtes coincée ici et je peux m’en aller. Que craignez-vous le plus ? Me perdre ou vous retrouver seule à nouveau ?

Vous n’attendiez pas de réponse à ces questions. Vous vouliez seulement que je les ai en tête. Que je sache que vous m’aviez comprise.

Déjà vos mains jouaient sur ma peau, cherchaient à retrouver les zones sensibles que nos précédents ébats vous avaient révélées. Vous passiez déjà à autre chose, et si nous devions revenir sur le sujet, il fallait que ce soit de mon initiative.

Alors j’ai dit :

— Cela compte-t-il ?

— Quoi donc ?

— Que je vous aime ou que je m’enivre d’une présence quelconque ?

— Pour mon égo, oui.

— Et pour le mien ? Que suis-je sinon celle que le hasard a mis sur votre route ? Vous me demandez pourquoi je tiens à vous comme si cela devait tout changer. Mais vous, vous m’avez montré bien des fois que vous n’éprouviez à mon égard aucune forme d’attachement. Alors à présent que votre radeau est prêt à prendre le large, et puisque vous n’avez pas besoin de moi ni pour embarquer les vivres ni pour jeter l’encre, que faites-vous encore ici ? Que craignez-vous le plus ? Me perdre ou devoir affronter les obstacles qui vous séparent encore d’Ithaque ? Cela compte-t-il ? Que vous m’aimiez finalement ou que votre désir de paix soit plus fort ?

Vous m’avez regardée.

Ce n’était pas la paix que vous cherchiez mais à ce stade, cela importait peu.

Le reste de mon discours s’appliquait à vous comme il aurait pu s’appliquer à Ulysse. Vous étiez là parce que mon histoire vous avait intriguée. Pour le reste : vous ne me connaissiez pas.

En quelques heures que nous avions passées ensemble, vous aviez au moins pu voir que je rêvais de m’en aller. En tant que déesse, vous aviez donc une porte de sortie à m’offrir. Vous n’aviez qu’à décider ce que vous vouliez de moi en retour.

La conclusion était donc la même, pour vous comme pour Ulysse, et je vous l’exposais :

— Je ne crois pas que cela compte. Qu’importe que nous ne commencions pas par nous aimer si ce n’est pas l’amour que nous cherchons. Si nos envies sont transparentes, nous pouvons bien faire un pacte.


Ce mot-là, pacte, visait juste.

Ce n’était pas entièrement conscient. Je me doutais bien sûr qu’il aurait des chances de fonctionner : vous étiez après tout venue à moi sous une apparence volée, et je supposais donc à raison que vous étiez familière des intrigues. Mais la rigidité d’un accord aurait pu vous refroidir.

Tel ne fut pas le cas.

Vous aimiez l’élaboration délicate d’un marché, le jeu d’équilibre subtile entre les intérêts des uns et des autres, la mise à nue de tous les désirs inassouvis en vue de leur satisfaction, la plongée consentie dans l’essence même de la discorde : non pas la dispute, mais le débat nécessaire à la résolution des divergences.

C’est un jeu qui demande beaucoup et peu à la fois : deux partenaires acceptant de s’écouter assez.

J’étais là, devant vous, prononçant ce mot de pacte.

Nous nous sommes embrassées et peut-être pour la première fois depuis notre rencontre, nous embrassions l’être et non la potentialité.


Le reste de l’histoire, vous l’avez vécu comme moi. Nous passions un accord, restait à en définir les termes avec précision.

Mes désirs, trop évidents au premier abord, demandaient à être affirmés. Affinés même.

J’aurais pu (du) m’appliquer à moi-même les reproches que je faisais à Ulysse.

Partir oui, mais pour aller où ?

Je me raccrochais à cet espoir de fuite comme si partir pouvait résoudre par miracle tous mes problèmes. Or il ne s’agissait pas pour vous de me faire quitter cette île pour que je débarque sur une autre rive qui me déplairait tout autant.

Nous y aurions perdu l’une comme l’autre, vous deviez le pressentir.


Nous avons pris le temps de nous apprivoiser. Une approche d’autant plus lente que vous avanciez masquée. Pendant longtemps, j’ai pris cela pour une difficulté supplémentaire. Mais avec le recul, je me dis qu’au contraire, je n’aurais peut-être jamais pu vous connaitre comme je vous connais si vous n’aviez pas eu de déguisement. Car au fond, c’est en jouissant de la liberté totale de choisir votre présentation que vous êtes pleinement vous-même.

Cela sans compter que, puisque je ne savais a priori rien de vous et que vos manières n’entraient dans aucun schéma préétabli susceptible de me faire tirer des conclusions hâtives, il n’y avait pas de raccourci. J’étais en territoire inconnu, et si je peux me permettre cette supposition, vous aussi. Nous étions obligées de nous écouter.

Je ne pouvais pas me contentez de vous connaitre comme j’avais connu Ulysse : en surface. Vous n’aviez pas de surface.

Pour nous comprendre, il fallait que nous soyons intimes.

Que nous le soyons vraiment.

Ce que je voulais, ce que je voulais vraiment, je le cachais bien. Je me le cachais à moi-même aussi et cela, toujours de vous à moi, vous n’y étiez pas insensible.

Vous êtes familière des mensonges, cela tout le monde le sait. Mais ce que l’on sait moins : vous êtes surtout familière des mensonges que l’on se raconte à soi.

Je vous ai connue d’abord sous les draps. Je vous ai connue d’abord sous les traits d’un homme que vous n’aviez jamais rencontré mais que vous saviez tout de même incarner avec aisance. Je vous ai connue dans une configuration qui aurait dû m’empêcher de vous voir mais qui vous révélait au contraire. Vous vivez pour le jeu. Mais à partir du moment où il devient douloureux pour vous de mettre fin à la partie, est-ce toujours une farce ? Qu’est-ce qui vous différencie de votre déguisement si vous n’êtes vous-même que déguisée ?


Je vous vois.

Remettez en doute toutes mes autres déclarations si vous le voulez, mais pas celle-ci.

Je vous vois telle que vous n’osez pas vous dévoiler au reste du monde.

Vous êtes fluide.

Non parce que vous avez cette capacité de vous changer, mais parce que le changement fait partie de ce que vous êtes. Vous avez besoin de sortir de cette coque rigide qu’ont formée les mythes autour de vous.

Vous êtes demeurée près de moi longtemps, plus longtemps qu’il n’était nécessaire pour une simple distraction, et s’il m’est permis à ce stade de former une hypothèse : je dirais que vous êtes restée parce qu’avec moi, vous n’aviez pas à porter le poids de votre réputation. Pas à assumer l’aura de votre nom : Eris.

Avec moi, vous n’aviez pas à être la Déesse de la discorde.

Vous étiez libre de créer à votre convenance une identité sur mesure, en constante évolution.

L’Ulysse alternatif que vous étiez avec moi n’avait rien ni du guerrier qui sept ans durant avait partagé ma vie, ni de la déesse que vous étiez tenue d’être en dehors de mon île.

Je crois que vous étiez lasse du rôle que l’on vous avait attribué. Vous vous échappiez par vos ruses, vous prétendiez jouer de vos attributs en vous faisant passer pour telle ou telle personne en vue de tel ou tel objectif fantasque.

Mais en vérité vous cherchiez seulement des excuses pour vous glisser dans d’autres peaux.

Avec moi, vous n’aviez pas besoin d’inventer d’histoire. Le prétexte était trouvé d’avance.

Vous pouviez rester, expérimenter pour le plaisir seul de voir comment je vous réceptionnerais.

M’aimiez-vous ? Ou aimiez-vous seulement la liberté que je vous offrais, celle d’être, toute la durée de nos échanges, autorisée à expérimenter.

Cela compte-t-il ?

Vous êtes restée presque un an en continu avant de partir pour revenir à nouveau.

Combien d’aller-retour avez-vous faits ?

Mon île a eu le temps de se métamorphoser complètement.

Le monde s’est reconstruit, après la guerre. Des embarcations ont été affrétées qui n’étaient pas militaires. Le temps a passé, les humains ont construit des bateaux à même de débarquer sur mon île… et d’en repartir.

Une ville s’est construite sur mes berges. J’ai pu quitter la grotte où j’avais toujours vécu pour une habitation citadine. J’avais des voisins, j’ai fait quelques rencontres : des proches sur qui compter, des partenaires de vie ou des relations sans lendemain.

J’obtenais sans bouger ce que j’avais toujours voulu obtenir par la fuite : de la compagnie.

Et cependant cela ne suffisait pas.

J’aspirais toujours à autre chose sans trop savoir à quoi.

J’attendais vos venues.

Il me semblait toujours qu’avec vous j’étais comprise, ou que je tendais à l’être. C’était suffisant.

Nous avions notre pacte en élaboration.

Nous évoquions nos rêves, parlions d’un endroit où nous pourrions voyager ensemble.

Certaines fois, je mettais du temps à vous reconnaitre.

Lors de vos premières visites, vous persistiez à me donner le nom d’Ulysse, y compris quand votre apparence n’avait rien de commun avec celle du guerrier.

Vous étiez Ulysse dans des corps d’hommes ou de femmes, indifféremment.

Ulysse dans des corps auxquels je renonçais à attribuer un genre.

C’est souvent au lit que nous nous sommes retrouvées. Mais pas toujours. Vous saviez montrer quand vous n’aviez pas envie. Je n’avais pas toujours envie moi-même, au demeurant.

Vous m’êtes apparue Ulysse enfant, et nous avons fait cuir des gâteaux ensemble.

Je vous ai connue Ulysse de tous les âges.

Je vous ai connue Ulysse de toutes les tailles.

Ulysse de toutes les morphologies.

Ulysse de toutes les histoires.

Les personae que vous incarniez en ma présence, vous les aviez souvent testées en d’autres circonstances, auprès d’autres gens à propos desquels vous aviez toujours quelques anecdotes à partager.

J’ai appris à vous reconnaitre dans les schémas répétés, dans les détails auxquels vous prêtez attention, dans la manière dont vous racontez. Vous avez votre pâte, vos manières, vos récits de prédilection.

J’ai appris à vous reconnaitre comme on apprend à reconnaitre le style d’un artiste d’une peinture à l’autre, d’un roman à l’autre, d’une musique à l’autre.

J’ai appris à vous reconnaitre quand vous avez, petit à petit, cessé de vous présenter.

Vous avez été des anonymes de passage, des relations plus longues que je finissais par appeler d’une manière ou d’une autre.

Il vous arrivait de partir pour revenir le jour-même sous une autre apparence.


Tel que vous aimez présenter les choses : vous êtes froide et manipulatrice, toujours prête à tromper des gens qui pourtant vous aiment et vous attendent. Mais je crois que cette explication-là ne sert qu’à vous protéger.

Je crois qu’en réalité, vous avez peur.

Peur de vous montrer honnête, de dire (de me dire) « j’ai besoin de changer » et que l’on (je) vous rejette.

Vous avez peur des moqueries, de la colère, de l’incompréhension.

Vous préférez vous dire que vous avez le plein contrôle, que vous changez derrière mon dos et que je n’ai pas les moyens de vous juger puisque je ne sais pas. Vous préférez vous voir en manipulatrice.

Mais vous ne m’avez jamais trompée puisque j’ai toujours su qui vous étiez.

Je ne parle pas de votre réputation. Il est vrai que je n’ai su votre nom de déesse que très récemment, à l’échelle de notre histoire. Pourtant, à défaut de connaitre votre curriculum, j’ai au moins toujours pu dire qui vous n’étiez pas, toujours pu vous associer à l’Ulysse alternatif sous les traits duquel vous m’étiez apparue la première fois.


Je ne vous aurais pas jugée si vous aviez décidé de me parler à cœur ouvert.

Je ne vous jugeais pas non plus de ne pas le faire.

La peur que vous ressentiez, c’était la mienne aussi.

Ce que je n’osais pas vous dire, c’est que j’aurais voulu être comme vous.

J’enviais la liberté que vous vous étiez accordée à vous-même, celle d’oser apparaitre au monde de la manière dont vous l’aviez décidé. Vous étiez prête à tout endurer et vous le faisiez en gardant la tête haute. Vous saviez ce que l’on disait dans votre dos. Vous saviez la mauvaise connotation que le mot même de discorde avait gagné au fil du temps.

Aux yeux de la plupart des gens, vous n’êtes rien d’autre qu’une menace qui plane, sans cœur. Il se murmure que vous avez voué votre existence à nuire à vos prochains. Toujours à faire germer les conflits, remuer les couteaux dans les plaies.

Mais je vous ai vue agir.

Vous dites ce qui doit l’être, dénoncez ce qui ne peut être passé sous silence plus longtemps.

Vous dérangez surtout par votre existence, car les gens ne savent pas dans quelle case vous ranger.

Il y a de la colère en vous, c’est vrai. De la colère légitime.

Il y a des choses que vous ne pouvez plus tolérer.

Des injustices sur lesquelles vous ne pouvez plus fermer les yeux.

Vous êtes lasse d’être disqualifiée d’office dans toutes vos prises de position.

Lasse d’entendre dire que si une idée vient de vous, elle ne mérite pas même d’être entendue.

Lasse d’être méprisée.

Lasse de constater que seuls certains de vos déguisements vous permettent d’être entendue.

Lasse de ne pas pouvoir exprimer ce que vous ressentez vraiment.

De ne pas pouvoir faire comprendre les racines de votre rage et la pertinence de vos revendications.

D’être dans un équilibre si précaire qu’il vous interdit même de regarder en face vos propres blessures, de peur de les révéler à ces autres qui vous haïssent déjà et qu’ils ne s’en servent contre vous.

D’avoir tellement mal que vous n’osez plus bouger, que vous vous réfugiez derrière un masque. Et je ne parle pas de vos apparences multiples. Je parle de cette fable que vous propagez selon laquelle vos métamorphoses ne sont que des jeux pervers.


Me laisserez-vous vous le dire ?

Vous ne jouez pas.

Vous n’êtes pas perverse.

Vous n’êtes pas le monstre divin que les légendes humaines croient voir en vous.

Pas plus que je n’étais l’amoureuse éperdue prête à tout pour garder Ulysse dans mes filets.

Vous voyez les mensonges quand ils me concernent.

J’aimerais tant que vous les voyiez quand vous en êtes l’objet.


Je me rappelle de cette discussion que nous avons eue un jour.

Vous êtes arrivée souriante, m’avertissant cependant que je n’allais pas aimer les nouvelles que vous apportiez.

Vous attendiez que je sois en colère.

Vous saviez que j’aurais dû l’être.

Car la rage, c’est en votre cœur que vous la ressentiez, et puisque vous ne pouviez la manifester sans perdre ce détachement apparent que vous cultivez, vous aviez besoin que je l’exprime à votre place.

Nous étions bien des années après la mort du véritable Ulysse. L’Odyssée commençait à circuler sous une version officielle, avec un texte définitif. La légende avait eu le temps de s’altérer, notamment en ce qui concerne le rôle que j’y avais joué.

La version d’Homère, sans surprise, entérinait l’interprétation commune : je n’étais rien d’autre que la belle Nymphe qui avait voué à Ulysse un amour aveugle et à sens unique.

— Mais ce n’est pas tout, regardez plutôt.

Au fil du temps, ma légende avait eu le temps de se former. J’étais belle, nécessairement. Sans quoi mon amour pour Ulysse n’aurait rien eu de flatteur. Il fallait pour glorifier le héros que l’intensité de mon amour n’ait d’égale que l’indiscutabilité de ma beauté.

Il fallait que je sois belle. Belle selon les critères limités des conteurs.

— « Calypso les belles boucles » ?

Je n’ai jamais eu de boucles.

Mes cheveux sont crépus, je les coiffe la plupart du temps en locks.

J’ai lu le texte que vous me tendiez et je ne me suis pas reconnue dans ce double sans saveur.

J’ai ri.

Ce n’était simplement pas moi.

Ma vie ne se limite pas à leurs tristes projections.

Vous m’avez regardée de travers. Sans comprendre vraiment. J’ai haussé les épaules. De lassitude, un peu. D’autre chose, aussi.

J’ai dit « Que voulez-vous ? Je ne suis pas Calypso » et j’ai réalisé en le disant que c’était vrai.

Je n’étais pas Calypso.


Je ne suis pas Calypso.

Calypso est un personnage de fiction.

Moi, une personne véritable.

J’ai des sentiments, une expérience complexe, des certitudes et des doutes. J’ai des passions, des hobbies, des souvenirs en pagaille. J’ai une maison dans laquelle je suis bien, un commerce qui marche, l’estime de mes clients. La moitié des marins de la mer Egée sont déjà venus acheter mes services ou demander mes conseils.

J’ai évolué depuis la guerre de Troie. Je ne suis plus cette âme triste qui creusait les tombes pour les soldats échoués sur son île. Je ne suis plus cette prisonnière qui ne rêvait que de fuir. Et je ne suis plus non plus cette adulte en construction qui attendait vos visites comme on attend la venue du messie.

J’ai grandi.

J’ai évolué.

Vous ?

Je ne sais pas.

Ce jour-là, vous auriez pu me répondre, puisque telle était la vérité, que vous non plus, vous n’étiez pas Ulysse.

Mais vous ne l’avez pas fait.

Vous avez insisté, cherché à me faire exprimer une colère que je ne ressentais pas. Et vous avez, par la même, manqué une opportunité de vous dévoiler.

Vous en aviez déjà manqué auparavant, et vous en avez encore manqué de nombreuses autres par la suite.

Mais ce jour-là marque pour moi un tournant.

A partir de ce moment, nos rôles ont commencés à s’inverser.


Au début de notre relation, c’est moi qui attendais le plus de vos venues.

Vous étiez une promesse pour mon avenir.

Je vous voyais tellement plus libre que moi. Ne serait-ce qu’en terme de déplacement. Vous pouviez aller où bon vous semblait, quand bon vous semblait, sous les traits qui vous plaisaient et pour les raisons de votre choix.

Tout cela m’était impossible.

Je portais encore les stigmates de mon long isolement. Longtemps, les choses allaient pour moi si mal que je peinais à déterminer lesquels de mes problèmes me causaient le plus de tort.

Était-ce l’île elle-même ? La solitude ? Les années à encaisser les reproches d’Ulysse ? L’image erronée que l’on propageait de moi ? Les injonctions impossibles de tous les visiteurs qui débarquèrent sur mes côtes par la suite ? Le traumatisme d’une décennie de guerre passée à enterrer les cadavres d’inconnus en armure ? Le sentiment de ne pas être comprise ?

Je me trouvais brisée en tellement de morceaux que j’ignorais comment procéder pour me reconstruire. Ou pour me construire tout court.

Par nos interactions, je devinais que j’avais été blessée chaque fois selon une ligne que je n’arrivais pas à voir. Non pas une faille dans ma personne, mais un motif interne sur lequel l’extérieur avait pris appui chaque fois que je m’étais fait mal. Une vérité sur moi à laquelle je ne pouvais pleinement accéder, tout annihilée qu’elle était. Mais j’en ressentais encore les effets dans la manière dont je me trouvais affectée par des situations qui n’avaient, aux premiers abords, rien à voir.

Je me tournais vers vous parce que quelque chose chez vous faisais écho à ce que j’étais, moi aussi, dans l’ombre.

Vous m’apparaissiez si loin devant sur le chemin qui va de la confusion jusqu’à l’acceptation pleine et entière de soi.

Vous expérimentiez déjà à une époque où je n’aurais jamais osé.

Je vous regardais et rien qu’à vous voir mon cœur déjà se gonflait d’espoirs insensés.

J’attendais que vous me libériez.

Notre pacte initial, pensais-je, devais servir à cela.

Mais notre marché n’avait pas de finalité, sinon celle de nous soutenir le temps que nous trouvions l’une et l’autre ce que nous attendions.

Vous n’êtes pas ma sauveuse.

Pas plus que je ne suis la vôtre.

Nous sommes deux amies, deux complices, deux amantes.

Nous sommes deux âmes sœurs. Pas au sens traditionnel, ni vous ni moi ne croyons à cette prétendue destinée poussant deux personnes à n’être plus l’une et l’autre qu’une moitié de couple. Nous sommes unies dans l’adelphité : vous et moi partageons une expérience semblable qui me fait me reconnaitre en vous, et qui vous fait vous reconnaitre en moi. Je ne sais pas si nous sommes vouées à pour nous aimer, mais nous sommes prédisposées à nous comprendre.

Nous sommes importantes l’une pour l’autre.

Vous êtes importante pour moi.

Vous avez fait toute la différence : en vous connaissant vous, j’ai appris à me connaitre moi.

La façon dont je formule mes phrases est importante.

J’ai appris à me connaitre moi.

Sans vous, le chemin aurait pu être plus long, plus solitaire, plus difficile de tant de manières. Mais cet apprentissage reste le mien.

J’ai observé. J’ai grandi. J’ai trouvé la force d’expérimenter à mon tour.

J’ai franchi cette étape cruciale qui vous pose toujours problème : j’ai parlé.

La vérité pour moi se formulait en quelques mots seulement. « Je ne suis pas Calypso ».

C’est tout.

C’est quasi-rien et c’est énorme à la fois.

C’est suffisant.

Je ne suis pas Calypso.

C’était le début.

Cela m’autorisait enfin à me poser cette question que je n’avais jamais osé formuler auparavant : mais alors qui suis-je ?


J’ai mis des décennies à apporter une réponse. Mais j’ai fini par la trouver. Pour cette raison toute bête : j’avais admis que je la cherchais.

Vous non.

Vous êtes toujours restreinte par l’écrin de légendes que les conteurs ont forgé autour de vous, eux qui ne peuvent concevoir que vos paroles appuient là où ça fait mal ET que vous ayez raison, que vous soyez métamorphe ET vraie.

Pourtant vous l’êtes.

Vous l’êtes et c’est à vous-même que vous mentez en prétendant que rien ne vous importe.


Vous avez continué à venir, et petit à petit, je me suis rendu compte que c’est vous qui attendiez le plus de moi.

Ou pour le formuler autrement, qui continuiez à attendre.

Moi, j’avais cessé depuis longtemps d’espérer qu’un ailleurs me serait offert.

Je m’étais libérée seule.

J’étais toujours sur mon île mais je n’y étais plus prisonnière.

Vous si. Vous avez tant de pouvoirs que je n’ai pas, que je n’aurai jamais, mais votre identité véritable est maquée sous ce qui est perçu comme des déguisements éphémères. Vous devez revenir à votre forme habituelle chaque fois qu’il faut vous exprimer en votre nom.

Vous êtes toujours Eris aux yeux des autres divinités, aux yeux de la plupart des êtres humains et non humain, aux yeux du monde entier, pour ce que j’en sais.

Suis-je la seule à vous connaitre, moi à qui vous n’osez avouer une réalité que je connais pourtant déjà ?

Vous n’allez pas aimer cette lettre, je le sais.

Elle décrypte au-delà de l’illusion que vous vous êtes efforcée de maintenir pendant des siècles.

Mais puisque vous avez dédié votre vie à pointer chez les autres leurs incohérences, biais et blocages dans l’espoir que ces personnes arrivent enfin à se remettre un peu en question, laissez-moi procéder de même avec vous.

Laissez-moi être pour vous le facteur de discorde que vous êtes pour le monde.


En l’état, je ne veux plus vous voir.


Comprenez que je n’ignore rien de ce que vous prétendez me cacher.

Je sais sous quel nom le reste du monde vous désigne depuis cette fois où vous êtes venue sous votre apparence commune. J’ai passé deux jours en votre agréable compagnie et les semaines qui ont suivies à expliquer à tout mon voisinage que non, vous ne me vouliez aucun mal.

Figurez-vous que tout le quartier est passé par ma demeure.

On m’a dit la même chose sur différents tons. Avec compassion, avec appréhension, avec révérence, avec cette pointe de supériorité qu’ont certaines personnes quand elles parlent d’un danger qui ne les menace pas directement. On me l’a dit aussi l’air de ne pas y toucher, de peur peut-être de se retrouver impliqué dans une histoire dont tous supposaient qu’elle n’était pas joyeuse. On me l’a dit quand même : « Savez-vous donc avec qui vous étiez ? C’était Eris ! C’était la déesse de la discorde ! C’était la déesse crainte parmi les divinités que l’on craint. Celle qui apporte le malheur. Celle qui sème confusion, dévastation, chaos et dissensions. Celle qui n’a jamais rien de bon à apporter. Celle qui dupe et que l’on ne dupe pas en retour. Celle qui sait tout, qui prend toutes les formes, qui dévoile tous vos secrets et qui est prête à tous les mensonges pourvu que ses mots vous touchent en plein cœur. »

J’ai tout su de votre réputation.

J’ai définitivement cessé de vous envier.

J’ai repensé à toutes ces longues discussions que nous avons eu sur l’amour, vous et moi.

Vous voulez toujours tout ramenez à ce doute originel. Vous voulez que je doute, que je me demande si vous tenez à moi ou à la perspective de sceller un jour le pacte que nous continuons d’élaborer. Vous voulez que je ne sache pas vraiment si vous m’aimez ou si vous aimez seulement le miroir que je vous tends.

Ma position à moi sur ces questions a peu changée : cela ne m’importe pas.

Je me moque de savoir pour quelles raisons nous sommes réunies. Seule votre présence compte.

Et je suis lasse de cette présence factice.

Je ne veux plus que vous soyez là sans l’être, à me traiter comme si j’étais une étrangère alors que nous nous connaissons depuis des siècles. Je me moque que vous changiez sans cesse, que vous redéfinissiez votre corps et votre réalité au gré de vos envies, que vous jouiez avec les contours de la réalité, que vous déconstruisiez les mots qui cloisonnent pour en faire les outils de votre propre émancipation, que vous changiez de nom chaque jour de la semaine si le cœur vous en dit. J’aime cela chez vous. C’est cela que j’ai toujours admiré et c’est ce à quoi je tends moi aussi.

Je ferais toutes ces choses en votre compagnie si vous étiez seulement capable de me dire : « voilà qui je suis, accepte-moi ainsi, multiple et fluctuante, car je ne renoncerai pas à l’être. »

Vous ne dites rien.

Vous vous frottez à moi en espérant que je fasse le premier pas.

Vous ronronnez, vous insinuez que vous ne m’aimez peut-être pas, que vous ne faites peut-être que jouer, que vous pourriez me dévoiler ce mystère si j’en faisais autant, si je vous disais, moi, que je vous aime vous. Vous et pas les motifs de votre présence. Vous et pas notre pacte Vous et pas le modèle que vous incarnez à mes yeux. Vous toute entière et pas les raisons pour lesquelles j’en suis venue à vous aimer.

C’est tordu, même pour vous.

Je ne sais pas ce que je peux vous dire de plus.

Que craignez-vous encore de me dévoiler que je ne sache déjà ?

Que vous avez des sentiments ? Un cœur ? Une peur irrationnelle qu’il ne se brise ?

Qu’attendez-vous de moi ?

C’est en tant qu’ersatz d’Ulysse que vous vener me demander si je vous aime. Que puis-je répondre ?

Non.

Evidemment non, je ne l’aime pas.

Je n’aime pas Ulysse.

Vous ?

Vous passez votre temps à me fuir.

Je ne peux pas déclarer mon amour à un fantôme.

Vous m’aimez ? Fort bien.

Venez donc me le dire.

Vous savez où me trouver.

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