Agrapha – luvan

Agrapha, c’est l’histoire de huit femmes du Xe siècle écrivant un manuscrit… l’histoire aussi de la narratrice qui trouve ce manuscrit et entreprend de le traduire.

Le parchemin ne se déchire pas accidentellement. On le détruit volontairement. On le recoud quand on peut. C’est de la peau qui sent l’os. Même odeur que ces fragments d’occiput ou de fémur que je triais lorsque j’étais archéologue. L’autopsie. Voilà ce que sent un manuscrit de la fin du Xe siècle. A mesure que se déroule, dans le théâtre de mon esprit, la vie des sanctimoniales d’Adsagsonae Fons, je sens leur peau à chacune. Avec une acuité plus grande. Dans le sens où le parchemin est amputé, scarifié, maturé. Et me semble, de se fait, encore plus viande. Sens-tu, toi qui lis, cette odeur discrète de charogne ?
Si oui, et à cette condition seulement, je t’invite à m’accompagner dans mon voyage.
[p.110]

Je commence par citer ce passage parce que je crois qu’il capture l’essense de ce que j’ai ressenti pendant la lecture : je me sens devant se roman comme devant de vieilles ruines, ou une collection artefacts que je sais avoir appartenu à des gens, il y a longtemps… il y a trop longtemps pour que je puisse me le figurer. C’est à la fois vivant et mort. Cela suggère un passé qu’on ne peut pas totalement saisir, seulement deviner, avec tous les biais que cela implique, tout limité·es que l’on est par nos connaissances et nos préjugés.

Il y a toujours la crainte de mal traduire, de laisser notre interprétation primer alors même que l’on cherche à découvrir l’univers d’un.e (ou de plusieurs) autre(s).

La matière adsagonienne est un cadeau rare. Ses autrices ont raconté leur vérité avec leurs mots. […] Y plaquer mes propres mots, ma propre syntaxe, renviendrait à frotter leur monde, leurs vies, au papier de verre gros grain. Les sanctimoniales d’Adsagsonae Fons vivaient dans un monde qui nous est étranger. […] C’est pourquoi il me semble nécessaire de transmettre leur parole en y appliquant le moins possible le filtre de ma « modernité ».
[p.18]

J’ai ressenti cela en lisant Agrapha puisque comme il est précisé en préambule :

l’essentiel de ce corpus repose dans ce qu’il ne dit pas.
[p.16]

Je suis face à une liberté absolue que je n’ai pas vraiment envie de saisir. Ce que j’aime, dans la lecture, c’est faire dialoguer le texte avec moi-même. Mais il est dur de faire dialoguer les silences.

lorsque le silence véritable viendra je ne l’écrirai pas [agrapha].
[p.45]

Je sais que tout est là, entre les lignes. Mais il y a entre moi et le texte comme un voile à travers lequel je ne peux jamais vraiment voir.

Seulement deviner.

Interpréter.

Accepter puisque les choses ne sont pas dites, que je trouverais surtout ce que j’ai voulu trouver.

Je suis comme face aux ruines, et comme face aux ruines : j’adore et je déteste. Ce n’est pas une manière de dire que je suis mitigée. Non. J’adore, pleinement et entièrement : tout le mystère, et la beauté que je devine au-delà du voile. Je sais qu’il y a là quelque chose qui me parle. Trop, peut-être. Et en même temps, parallèlement, je déteste. Au delà des connaissances théorique que je n’ai pas (comme ces mots que je ne connais pas et qui ne sont pas dans le lexique), devoir deviner les sous entendus est un jeu que je n’aime pas. Je n’ai jamais juste, je suis trop bizarre, trop autiste pour ça. Je me trompe sur les gens autant que les gens font erreur sur moi. J’ai axé ma vie sur deux principes : ne présupposer de rien, et expliciter ma pensée. Alors lire ce livre (et plus encore, le commenter) c’est me rendre à la limite de ma zone de confort, à la rencontre d’une autre qui ne se dévoile pas.

Mais je veux écrire. Et c’est en cela que je ne peux que saluer l’œuvre de luvan : j’adore ET je déteste, quel exploit ! Quel triomphe du paradoxe si savamment mit en avant tout au long du texte, jusque dans le titre.

Paradoxe – saupoudré d’une pincée d’ironie poétique : Volusiana produisit une littérature abondante. Aujourd’hui pourtant, plus de mille ans après sa mort, sa postérité n’est pas tant due à ce qu’elle écrivait qu’à ce qu’elle n’écrivit pas (Agrapha).
[p.105]

Le roman s’appelle Agrapha, qui n’est pas écrit. Il l’est pourtant : plein de mots, portés par une narratrice présente ET à distance.

Je suis vieille, je suis neuve. Ici, je suis à la fois celle qui sait beaucoup et qui ne sait rien, l’ancêtre et la spermoncule. J’ignore tant de choses que savent les plus jeunes femmes, mais je ne le suis pas, jeune.
[p.171]

Et puis il y a les personnages.

Silvia, figure masculine ET féminine.

* silvia ne naquit ni vir ni mulier car il est écrit l’image divine n’est ni masle ni femelle
[p.23]

Oda, à la fois humaine et animale.

oda était tout cela à la fois. animale et humana.
oda était toutes et tous.
[p.59]

Aia qui tombe et qui s’envole d’un même mouvement

nostra aia sera l’aigle agile pour laquelle chute et élévation sont une seule chose.
car du ciel in ne voit ni haut ni bas.
il est écrit c’est une erreur complète de croire qu’il y a naturellement deux régions opposées qui partagent l’univers en deux l’une étant le bas vers lequel tombe tout ce qui a une certaine masse corporelle et l’autre le haut où rien ne s’élève que par force.

Le groupe entier est fort et fragile.

nous n’étions pas tant molles que moles [amas] et rigides ensemble comme un monceau de pierres. nous étions minuscules et dures. faibles et combatives.
[p.29]

Et jusqu’au divin paradoxal tel que décrit par Voluniasa (l’abbesse) :

car il est écrit la res divine n’est ni puissance ni lumière ni vie. il est écrit la res divine n’est ni connaissance ni vérité. il est écrit c’est par elle que toutes choses subsistent dans leur essence qu’elles ont unies et distinctes identiques et opposées semblables et dissemblables.
mes amies et mes sœurs sont mortes aujourd’hui sed je perdure et elles avec moi.
l’ambiguitas de notre existence double ne se dissipera jamais.
[p.70]

J’ai noté tous ces passages parce qu’ils résonnent. Ils sont si proches de cet indicible que j’ai tant envie de cerner.

J’ai envie d’en savoir plus.

Mais le roman n’en dit pas plus.

Il suggère.

Il nous laisse compléter.

Il donne à imaginer autre chose, esquissé en quelques mots… et quelques points de suspensions (les passages effacés [agrapha] du manuscrit sont traduit par des <…>). L’exegetice 14 (commentaire de la narratrice sur les passages du manuscrit qu’elle traduit) donne des indications sur ce qu’aurait pu donner une uchronie où les idées et principes des sanctimoniales d’Adsagsonæ Fons avaient perduré dans le temps : organisation de la religion, répartition genrée et sociale des tâches, langage…

[Le] Sermo traitait de la langue. Là aussi, Volusiana prônait l’harmonie dans la diversité. liberté de graphie, invention, intercommunication molle plutôt que plurilinguisme dur.
[p.106]

Je sais que je ne sais pas. Il y a tant de choses que je ne peux pas commenter. Les langues me fascinent : leurs particularités, les possibilités que certaines ouvrent et d’autres non… mais je ne suis pas habile à les apprendre. J’aime mieux la grammaire que le vocabulaire, la théorie expliquée (et explicitée) que l’observation pratique (qui ne repose que sur soi, sur nos propres capacités auxquelles il faut faire confiance).

Encore une fois, j’adore et je déteste, mais…

en vérité la solution n’est ni dans l’amour ni dans l’odium. elle est dans l’errance/l’erreur [error]
[p.88]

Il y a quelque chose de réconfortant dans cette invitation à lâcher prise.

Quelque chose de rafraichissant aussi dans la manière de présenter un néo-pronom (iel) comme un choix de fidélité historique vis-à-vis des racines latines neutres.

Par soucis de clarté, j’ai utilisé les prépositions du français et n’ai jamais décliné les mots que j’ai choisi de conserver en latin. Ils sont donc toujours au nominatif. Je les ai accodé au pluriel latin et j’ai conservé leur genre. Pour les neutres, j’ai « écrasé » le féminin et le masculin à ma sauce. Le neutre de mon/ma donne « man ». Le/la donner « lae ». Un/Une donne « an ». Il/elle donne « iel ». J’ai accordé les adjectifs tantôt au féminin, tantôt au masculine, de façon arbitraire.
[p.279 – Notes sur la traduction]

J’aime d’autant plus que la recherche d’un neutre pour le français contemporain et d’abord critiqué avec un argument pseudo-historique de type « on ne change pas la langue ».

J’aime qu’on puisse la changer.

Au contact de leur diversité infinie, de leur inventivité. Graphie, néologisme, syntaxe… On est frappé par l’absence de système. La cavalcade de trouvailles et de particularismes. Certaines mots n’appartiennent qu’à leur autrice, qui se laisse parfois le droit de les transformer au gré des pages.
[p.17]

Et la grammaire bancale et belle que cela donne à certaines phrases :

Toutes des hommes, ces personnes terrifiées par l’enfouissement.
[p.136]

Encore une fois, ce passé que luvan donne à apercevoir n’a pas la prétention d’une vérité absolue : il est teinté de la subjectivité de la narratrice, qu’il ne nous est jamais permis d’oublier. Nous n’avons pas affaire au récit de la vie des sanctimoniales, mais à la traduction de leurs paroles, avec ce rappel permanent, par la mise en avant de ce qui n’est pas écrit [agrapha], que « traduire, c’est trahir ».

« Poetry in translation is like… taking a shower with a raincoat on », raconte Paterson dans le film de Jim Jarmusch. Lire de la poésie traduite revient à prendre une douche avec son imperméable.
[p.18]

Tout le récit se construit autour de ce besoin d’écrire, de l’impossibilité de le faire assez bien.

C’est un paradoxe, encore.

Celui qui est au cœur du récit… ou bien seulement au cœur de ma vision du récit, parce qu’au cœur de mes préoccupations : la nécessité et l’insuffisance des mots.

Une citation. Je vous laisse choisir si elle constitue un spoiler, sachant qu’elle se situe tout à la fin de la partie ‘ce qui est écrit dans le cahier’, soit presque tout à la fin du roman

Pourtant je dois écrire. je suis ici pour ça. où je n’ai aucune nécessité d’exister sinon par cet acte dont je ne connais pas encore la raison. Sans parole, le cosmos s’élargit. […] La joie habite-t-elle constamment les bêtes sans mots ? Si je ne peux exister sans écrire et si la joie s’oppose à l’écriture, alors
[p.231]

Tout est dans l’évocation.

Pour qui connait ces domaines d’études, historien·es et linguistes, je suppose qu’Agrapha à la saveur de l’Histoire (de la même façon que Le Gambit du renard, Yoon Ha Lee, avait pour moi celle des mathématiques).

Pour moi qui suis novice, Agrapha fut l’occasion d’une visite esquissée dans la vie de sanctimoniales du Xe siècle (comme dans des ruines).

Quant à ce qui leur arrive, à ces huit femmes comme à la narratrice qui traduit leurs paroles : je ne l’écrirai pas [agrapha].

Je vous laisse maintenant à la merci brute de ces huit femmes.

Volusiana
Silvia
Oda
Ludmilla
Liutgard
Uta
Sigrid
Aia

[p.19]

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