Nébulaire

Ma tête peinturulée au couleurs du drapeau nébularomantique

Je crois qu’au fond, je suis lasse des étiquettes asexuelle et aromantique. Je me reconnais dans leurs définitions théoriques, certes, et il est pratique d’avoir un mot pour se dire. Mais ce n’est pas si simple. Plus j’y pense, plus je me dis qu’on ne me comprend pas quand je dis « je suis aroace ». Il y a trop de personnes qui se sont approprié le mot pour dire leur rejet du sexe ou du couple : il y a des traumatisé·es de l’hétérosexualité qui font ce qu’iels peuvent, il y a des bigots 2.0 qui trouvent utile de stigmatiser les désirs d’autrui sous prétexte qu’iels-mêmes n’en ont pas. Ce sont les deux profils les plus visibles parce qu’ils correspondent à des situations dites « matérielles », comprendre « observables depuis l’extérieur » : des personnes qui refusent le sexe/le couple.

Cela ne me correspond pas. Pas du tout. Ce n’est pas par rejet que je me dis aroace, et moins encore par principe. Je constate simplement que ma façon d’être attiré·e (ou pas) par les autres ne ressemble pas à ce qui est attendu. Or cela, je ne peux pas le prouver. Pas plus que je ne peux prouver ma non-binarité.

C’est très « matériel » pourtant.

Mais c’est une matérialité « invisible », au même titre qu’un handicap peut être « invisible » : l’extérieur refuse de le voir, l’extérieur ne comprend pas, l’extérieur voit bien pourtant qu’il y a une différence quand il exprime son mépris et son rejet.

C’est difficile d’avoir des rapports sexuels, même quand j’en ai envie et ma partenaire aussi, parce que mon consentement ne ressemble pas à l’image d’Épinal de « l’enthousiasme » et qu’elle a peur de m’agresser. Je n’arrive pas à mettre le doigt sur ce que j’exprime de « différent », je sais juste qu’il y a quelque chose et que cela se voit.

Je dis « c’est que ce n’est pas le sexe en soi que je veux, c’est être au cœur de ton regard et de tes gestes ».

Mais le dire ne change rien, c’est trop flou, on ne comprend pas. On suit les règles.

Côté hétéro, no comment. Normativité/20.

Côté LGBT, on a intégré que les aces n’aiment pas le sexe et sont légitimes à ne pas aimer. Alors une personne ace ne peut pas consentir à avoir des rapports sexuels, elle est forcément en train de « se forcer » pour faire plaisir, t’es limite déjà dans « l’agression » si tu fais des avances à une personne ace. Et moi, figurez-vous, j’en ai marre d’être intouchable, j’ai bien assez subi le rejet et la solitude comme ça. Marre surtout qu’on diabolise sans les connaitre toutes les personnes qui voudraient m’aimer.

Quand je nomme mes différences, celles que je constate, il y a toujours quelqu’un pour les nier. J’invente, de toute façon « tout le monde est un peu comme ça ».

Peut-être.

Mais tout le monde ne ressent pas ce manque, là, celui de manquer de mots.

Certains jours, j’ai l’impression que mon expérience du queer se réduit à cela : naviguer entre des mots qui ne conviennent pas. À quoi ça rime d’essayer de savoir si t’es plutôt lesbienne ou plutôt bi quand, de toute façon, t’es pas vraiment une meuf et ta meuf non plus ? Ça a encore du sens de dire que t’es trans (préfixe exprimant l’idée d’une traversée) alors que, tout bien réfléchi, ton genre de départ ne compte pas/plus et t’as pas franchement de destination ? C’est quoi un couple si rien ne lui est réservé ? Une amitié qu’on nomme autrement pour faire fancy ?

Certains jours, j’ai l’impression que tout cela est bien davantage neurodivergent (au sens : qui dévie d’une norme et cesse de s’y conformer, quelles qu’en soient les raisons). Je ressens la même chose quand j’échoue à rendre par les mots les nuances de mes stims.

Certains jours, j’ai l’impression d’être devenuu écrivainn à cause de ça : parce qu’à l’écrit j’ai le temps et l’espace pour m’approprier un langage qui n’a pas été fait pour moi.

Tout se mélange. Autiste, Autaire, Artiste, Autre dans son genre, Autre dans son rapport à l’amour et à la sexualité.

Tout est flou, nébuleux.

Je veux un terme pour dire cela : que j’appartiens au flou.

Et puis, je m’avise que ce terme existe peut-être déjà.

« Nébularomantique : se dit des personnes qui peinent à faire la distinction entre les attirances romantiques et platoniques du fait de leur neurodivergence. »

C’est censé n’être qu’une sous-catégorie au sein de l’aromantisme. Mais je crois que c’est peut-être l’inverse.

Ce pourrait être un mot pour nous désigner : nous qui envisageons l’amour d’une manière que l’hétérosexualité ne comprend pas. Nous nous disons peut-être aromantiques ou asexuells, parce qu’on ne se sent pas d’élan vers l’Amour-avec-un-grand-A et le SexeTM tels qu’on nous les a présentés, ce qui ne nous empêche pas d’avoir envie de construire des relations intimes et fortes et intenses et physiques et belles (juste, selon nos propres modalités). Nous nous disons peut-être polyA, parce que le concept même d’exclusivité nous dépasse, ce qui ne veut pas dire que l’on se contente de multiplier des relations comme des amato-capitalistes de merde (il ne s’agit pas de changer le nombre de relations, mais leurs modalités. Encore une fois, quelque chose qui ne se mesure pas depuis l’extérieur). Nous nous disons peut-être T4T, parce qu’on constate assez vite qu’il ne reste plus aucun cis dans nos entourages (oupsie).

Ce pourrait être un mot pour dire notre envie de construire autre chose, en dehors de la cishétéronormativité, d’une manière qui n’est peut-être même pas compréhensible au regard de la norme.

Je sais que c’est vague, que « n’importe quel connard cishet pourrait reprendre mes mots et se les réapproprier pour avoir l’air safe », mais j’en ai marre de me limiter par considération pour des personnes qui ne font pas (et qui, pour être honnête, n’ont jamais fait) partie de mon paysage.

J’accepte de ne pas savoir prouver que je suis cell que je prétends. Les « preuves matérielles » deviennent vite des outils de polissage, de contrôle à l’intérieur de nos rangs, d’exclusion. Les diagnostics (et les labels réappropriés qui découlent de diagnostics dépassés) ne sont au fond que des cases créées par l’organe de normalisation par excellence qu’est l’institution psychiatrique. Ça ne peut pas nous définir autrement qu’en regard de la norme. Ça ne dit rien de qui l’on est, de ce à quoi on aspire. C’est d’une tristesse absolue que de parler d’amour avec des mots qui en sont dépourvus.

Je crois qu’il nous faut la poésie. Et je ne parle pas d’alexandrin. Je parle d’une expression particulière dans les interstices, des détails invisibles qui font que, d’une manière ou d’une autre, on se reconnait. Nous et nos genres bizarres, nos amours indéfinis et nos sensibilités (neuro)divergentes.

J’ai envie de ce mot : Nébulaire.

Dire « je suis nébulaire » et ouvrir des portes, se demander ce que l’on pourrait construire, ensemble, en partant de la plus petite échelle : toi et moi.

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