Des-espoirs

Je ne sais plus fonctionner avec de l’espoir. Parfois, il est juste plus simple de ne rien attendre, de trouver le bonheur avec ce que l’on a déjà. Je suppose que jusqu’à un certain point, c’est plutôt sain de ne pas désirer trop ardemment des choses impossibles. Mais en ce qui me concerne, j’y vois plutôt une stratégie de survie, un mécanisme d’adaptation à un milieu hostile : ne plus rien espérer pour ne pas, une fois de plus, voir ses espérances déçues.

Je deviens un arbre.

Je me solidifie dans une croissance immobile. Faire pour moi, sans me préoccuper d’où le vent ira porter mes feuilles. Se réjouir quand le hasard fait bien les choses, et que du positif vient se nicher dans mes branches. Bonne surprise.

Dans le fond, c’est un désespoir au sens littéral : pas la forme lourde, dépressive et incapacitante par laquelle je suis passéé. Juste une routine qui compte sa part de joies quotidiennes.

J’ai ce qu’il me faut. Vraiment. Ne me manque que l’espérance.

Cela m’a marqué l’autre jour, parce qu’elle est revenue. Au même moment, j’avais plusieurs propositions de personnes s’intéressant à moi ou à mon travail. Y’avait des projets de travailler ensemble, de se voir, de construire. Y avait en creux l’idée d’un à venir. Je ne pouvais pas tout ignorer. J’ai trop besoin de me savoir aiméé ou attenduu (que je ne contente pas d’offrir mes idées au néant, que je réponds aussi à une demande de personnes véritables). Ce sont les séquelles de la solitude subie : même entouréé, je reste une boule d’anxiété en quête perpétuelle d’attention. Alors cela représente quelque chose quand, pour une fois, j’ai des raisons d’espérer, d’attendre.

Soudain, il apparaissait que sous l’épaisse écorce que je m’étais construite, j’étais toujours un être humain avec des rêves.

Pour une fois, j’ai regardé le futur et j’y ai cru.

Trop peut-être. Je n’ai plus l’habitude. Désirer est émotionnellement intense.

L’espoir m’épuise, il me tend comme un arc qui ne relâcherait jamais sa flèche. Il réveille tous les souvenirs de déceptions passées. Il me fait cogiter les raisons de ces échecs. Il me met en colère.

Quand j’espère, je regarde le monde, et j’ai envie de hurler. Je vois les lois qui passent aux États-Unis pour interdire l’avortement ou pour violer médicalement des gamines suspectées d’être trans. Comment puis-je espérer trouver ma place dans un tel monde ? Me reste-t-il autre chose que des interstices ? J’ai envie de tuer cette part de moi qui ose espérer davantage. Je n’y arrive pas. Ma tête se remplit de discours enflammés qui n’ont pas d’auditoire. Mon cœur se serre d’émotions, compressé comme une éponge dont s’égoutte la substantifique moelle de ma frustration. Ma chair est molle.

C’est trop.

Quand j’espère, quand j’espère vraiment, je n’arrive plus rien à faire. Je suis à deux doigts du shutdown permanent. Je me roule en boule dans un coin et je pleure en attendant que ça passe.

Mais j’ai besoin de mouvement, de reprendre mes projets, de remplir mes journées. Alors à nouveau, puisque je n’arrive plus à me tendre vers une destination souhaitée, je choisis malgré moi de grandir sur place. J’assassine mes ambitions et mes envies pour demain, et puis je vis maintenant. J’écris, je dessine, je vais me promener, je joue au derby ou je vais me loger dans les bras de ma copine.

Je ne me plains pas vraiment, j’aime ma vie.

Seulement, j’ai entraperçu l’espoir, et je ne peux m’empêcher de me demander ce que cela ferait de réapprendre à vivre avec lui, avec les émotions vives qu’il me procure.

J’aimerais vivre intensément, mais je ne sais plus vivre avec des espoirs.

Leave a Reply

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *