Libration – Becky Chambers

Si vous avez lu mon précédent article sur L’espace d’un an, ce ne sera absolument pas une surprise : J’ai adoré Libration, deuxième opus de la série des Voyageurs (par Becky Chambers) !

Bien sûr, on me l’avait dit, il aborde des thèmes bien différents : toujours le même univers, mais avec de nouveaux personnages (à l’exception de Lovelace que l’on connaissait déjà) dans un autre contexte. Mais toujours, avec la sensibilité de l’autrice, j’ai trouvé des personnages vrais dont les vécus font intimement écho au mien, et qui me donne envie d’en parler ici !

Exister

Pas : Devrais-tu être là ?
Mais : Tu es là, que veux-tu faire ?

Libration commence avec Sidra : une intelligence artificielle (initialement nommée Lovelace) conçue pour habiter un vaisseau mais qui se retrouve dans un corps humanoïde. Ici, on pourrait s’attendre à un questionnement sur les IA : sont-elles si différentes des êtres vivants « biologiques » ? A partir de quand peut-on les considérer comme des personnes ?

Mais cela serait mal connaitre Becky Chambers : comme dans l’espace d’un an, où des personnages appartenant pourtant à différentes espèces parvenaient à vivre ensemble en bonne harmonie (la question alors n’était pas seulement : « est-il possible de vivre avec des gens trop différents de nous ? » mais bien « A partir du moment où on a décidé de cohabiter et que l’on ne méprise/rejette pas les personnes qui ne nous ressemblent pas, comment se passe la-dite cohabitation ? »), Libration ne s’arrête pas à la légitimité des IA.

Depuis le départ, il est établi que Sidra est une personne, IA ou non, et qu’en tant que telle, elle mérite autant de respect que n’importe qui.

Bien sûr, il y a quelques passages où l’autrice nous questionne sur les IA plus basiques (même si toutes leurs réactions sont pré-déterminée, sont-elles vraiment moins vivantes qu’un insecte par exemple ?), où bien on nous rappelle qu’au yeux de la loi de l’Union Galactique (UG), les IA ne sont rien d’autres que des programmes qui s’achètent et se vendent (et qu’il est interdit d’installer dans un kit corporel)

Sanctions :
[…] Possession de boitier réaliste pour IA : 10 ans (standard UG) d’emprisonnement et confiscation du matériel concerné.
Mesure additionnelle :
Le boitier réaliste pour IA est désactivé de façon définitive lors de la saisie du matériel. Il n’est pas procédé au transfert des données ni du logiciel.
[p.9]

Mais cela ne s’arrête pas là, et c’est tant mieux.

Tant mieux oui, parce qu’à titre personnel (et je ne crois pas être la seule) je suis lassée de ces histoires « qui portent un beau message de tolérance » en présentant des personnages qui sont d’abord mis à l’écart, puis acceptés progressivement à mesure que l’on s’aperçoit que « l’on est pas si différent au fond, hihihi »

D’abord parce que la tolérance ne suffit pas.

Ensuite parce que, pour qui fait partie d’une minorité et a un peu conscientisé la question : on sait déjà qu’on existe, qu’on est pas des monstres. C’est assez désespérant de constater à chaque fois que le monde a encore besoin qu’on l’amène à la conclusion qu’on est des êtres humains et qu’on mérite autant de respect, de droit, et d’accès aux biens/services que tout le monde.

On a besoin d’histoires qui vont plus loin. Qui ne commencent pas par nier notre humanité pour la réhabiliter tant bien que mal.

On a besoin de récit qui viennent de l’intérieur : qui nous placent du point de vue de personnages ostracisés (et pas de leurs détracteurs-mais-futurs-allié.e.s) et qui nous montrent comment on fait pour survivre à cela, parce qu’on a le droit de survivre à cela. On a le droit de vivre.

Libration fait tout cela.

Sidra existe, elle est une personne, et si elle s’interroge beaucoup et peine à s’adapter, a aucun moment elle ne se demande si elle ne serait pas « juste une machine ». Son seul soucis, c’est trouver concrètement comment s’incarner.

Libration parle de la difficulté d’avoir un corps, de se l’approprier, d’exister à travers lui.

– [Le Kit] imite automatiquement les réactions physiologiques humaines correspondant à nos sentiments. Tu as peur, là, je me trompe ? Bon. Ton corps panique. » Poivre regarda les mains du kit qui tremblaient dans les siennes. « C’est fait exprès, désolée.
– Je… Je peux désactiver la fonction ?
– Non. Si tu devais penser en permanence à plaquer des expressions sur ton visage, ça se verrait. Mais avec le temps, tu vas t’y faire. Comme nous tous.
[p.14]

Libration parle surtout de la difficulté à trouver quoi faire de son corps une fois qu’on l’a, comment occuper ses journées quand aucun ordre ne nous force à un emploi du temps, comment trouver un sens à sa vie quand aucune autorité supérieure ne nous en donne un.

Ce sont les questions que doit se poser Sidra qui, n’ayant pas été conçue pour le kit corporel dans lequel elle est installée, se retrouve sans instructions sur la marche à suivre.

« J’en suis capable »
Poivre la dévisagea. « Je n’en doute pas une seconde. Mais en as-tu envie ? »
Sidra analysa la situation, en vain. « Je ne peux pas répondre, parce que je ne sais pas. » Quand on lui confiait une tâche, elle l’exécutait. Si […] elle était restée dans le noyau [d’un vaisseau] lui aurait-on jamais dit : Salut, Lovelace ! Bienvenue ! Il faudrait que tu te mettes à surveiller le vaisseau, mais seulement si tu en as envie !
[p.63]

C’est ce qui arrive à son amie Poivre, que l’on suit des années plus tôt, alors qu’elle s’appelait encore Jane (Jane 23 puis juste Jane) et qu’elle était une enfant esclave tout juste échappée de l’usine, et vivant dans un vaisseau (et son IA nommée Chouette) abandonné et cloué au sol. Les premiers temps, l’idée de rester sans tâche à accomplir lui parait insurmontable.

« J’ai une idée, lança Chouette. […] Jane, tu as besoin d’un jour de congé.
Jane battit des paupières. « Un jour de quoi ?
– Un jour sans tâche. Tous les humains ont parfois besoin de ne pas travailler. Il faut que tu laisse ton corps se reposer; ton esprit aussi. »
Non. Non non non. Il lui fallait une tâche. « Je ne veux pas ne rien faire » dit-elle en repensant à sa première matinée, dans le lit, à essayer de rester couchée, et aux deux jours suivants, quand elle n’avait pas pu se lever du tout. Ç’avait été un très mauvais moment.
[p.175]

La question n’est pas « devrais-tu être là ? » mais bien : « Tu es là, que veux-tu faire ? »

Quel sens veut-tu donner à ta vie ?

L’existence de cette question, d’ailleurs, sera la seule réponse apportée à cette autre question (non posée) : qu’est-ce qu’être une personne ?

« Au fond, tous les peuples ont la même histoire. L’histoire d’animaux qui se font la guerre parce qu’ils n’arrivent pas à tomber d’accord sur leur but, sur la raison de leur existence. […] Je suis coincée dans le même dilemme que vous. Je sais que je suis une personne : je n’ai pas de but mais j’en crève »
[p.364]

Être différent.e

– Je suis désolée de te causer tous ces ennuis.
– Ce ne sont pas des ennuis. Du travail, oui, mais pas des ennuis. La galaxie, ça cause des ennuis. Pas toi.

Cela étant dit, le fait de ne pas remettre en cause la légitimité des personnages à se décrire comme des personnes n’empêche pas, comme on l’a vu, de parler des difficultés de l’existence, et en particulier, des difficultés causées par le fait d’être différent.e.

Dans l’univers créé par Backy Chambers en effet, et c’était déjà particulièrement visible dans L’espace d’un an, les membres de l’Union Galactique (UG) cohabitent tous les uns avec les autres en ayant conscience et en acceptant tout à fait qu’il y ait entre les individus des différences de forme, de sens, de rapport au genre et à la sexualité, etc (que ce soit inter-espèce ou au sein même d’une autre espèce).

Mais cela n’empêche pas certaines personnes d’être mises à l’écart.

C’est le cas de Poivre, et c’est le cas de Sidra :

  • Poivre, parce qu’elle était enfant-esclave qui a fini de grandir seule avec une intelligence artificielle pour seul guide (et que les circonstances de sa naissance font qu’elle pourrait être considérée comme un clone, ce qui pourrait poser des difficultés sachant qu’une espèce, les Quélins, considèrent que les clones n’ont pas le droit de vivre, cf l’espace d’un an)
  • Sidra, parce qu’elle est une intelligence artificielle dans un corps humanoïde (là encore, si elle est découverte, et cette fois, par n’importe qui dans l’UG, elle risque d’être tuée)

A première vue, on pourrait penser que ces deux histoires ne sont que des prétextes à parler de la différence au sens large. Mais, à mon sens, il y a plus que cela : que ce soit Poivre ou Sidra, leur différence avec les autres relève de (ce qui pourrait être associé à de) la neuroatypie.

Poivre a en effet vécu des expériences traumatiques : à commencer par les dix premières années de sa vie à travailler comme esclave à l’usine et à être punie pour tout « mauvais comportement » (rire faisant partie des mauvais comportements, pour donner une idée) à la mort (sous ses yeux) de sa meilleure amie/partenaire.

Elle songea à Jane 64 penchée sur son établi. […] Jane sentit une douleur tranchante dans le ventre. Rester au lit ne l’avait pas détendue, mais tout le reste était trop dur et Jane 64 refusait de lui sortir de la tête, alors Jane était restée au lit pour pleurer, jusqu’à ce qu’elle doive courir à la salle de bain pour vomir dans le lavabo, après quoi elle  avait dormi parce qu’elle ne pouvait rien faire d’autre.
[p.129]

Poivre, c’est aussi des années à grandir seule dans une décharge pleines de métaux lourds, avec une IA pour seule compagnie et des chiens xénomorphés pour seule nourriture.

« J’ai tellement peur. J’ai toujours eu peur. Et je suis fatiguée, très fatiguée d’avoir peur. Je veux… Je veux simplement avoir des gens » […] « Les humains normaux, ils sont au courant ? Ils savent au moins que cette planète existe ? Ils savent ce qui se passe ? Parce que moi, je vais mourir ici. » Prononcer cette phrase redoubla sa terreur : libérer les mots, c’était les rendre réels. Mais trop tard. C’était vrai. « Je vais mourir ici, et… et personne n’en aura rien à foutre.
[p.251]

Je ne vais pas plus m’étendre au sujet de Poivre, parce que je n’ai pas vécu d’expérience aussi traumatique qu’elle et que je ne me sens pas à l’aise à parler de PTSD. Mais juste : sur ce sentiment de solitude, quand on a personne à qui parler, du moins pas IRL, et que l’on se dit « si je meurs, il y a des mois je n’ai pas la moindre interaction sociale en perspective, personne ne le saura jamais. P’tet juste mes voisins qui vont appeler les pompiers quand ça sentira trop mauvais », je relate, je relate tellement u.u (Une expérience que je ne recommande pas)

Quant à Sidra, je m’identifie beaucoup à elle, et je ne sais pas si c’est parce que je suis (justement, depuis quelques semaines) en train de m’interroger sur ma propre neuroatypie, mais je la trouve très autiste.

D’abord, elle a des difficultés avec les relations sociales (dont elle connait pourtant les modalités, mais pas en tant que personne ayant un corps)

Sidra n’osait pas poser trop de question (elle avait encore du mal avec les convenances sociales).
[p.37]

Sidra ne savait pas quoi faire. L’Aéluonne était-elle une cliente ? une invitée ? une menace ? Elle disposait d’un ensemble de fichier sur les différentes façons d’accueillir les gens, mais aucun ne correspondait vraiment à la situation. Comment traiter un inconnu dont on ignore les intentions ?
[p.207]

Mais pas que : Elle a aussi une façon particulière de percevoir le monde (elle incapable d’ignorer les détails, elle veut tout percevoir et enregistrer) que j’assimile assez facilement aux spécificités sensorielles :

C’était trop. Trop […] Elle faisait gigoter le kit à chaque bruit perçant, à chaque couleur vive, dans l’espoir vain de tout capter.
[…]Elle braqua les yeux du kit sur la nuque de Poivre. Ne détourne pas le regard. Il n’y a rien d’intéressant. Rien du tout. Contente-toi de suivre Poivre. Rien d’autre ne compte. Le reste, c’est du bruit. Des parasites. le rayonnement ambiant. Ignore-le.
[p.30-33]

De la même manière, quand elle s’intéresse à quelque chose, elle s’y intéresse à fond, ce qui rappelle assez les intérêts spécifiques. Évidement, en tant qu’IA, elle a la possibilité de tout télécharger d’une œuvre en une seconde à peine, via les Liens (quand elle s’y connecte du moins). Mais justement : elle hiérarchise très mal entre les différents souvenirs qu’elle stocke (ce qui pose problème car sa mémoire, une fois déconnectée, n’est pas infinie).

« Donne moi un exemple de fichier que tu as peur d’effacer.
[…]– Un conte populaire quélin. Une saga, plutôt. Assez sombre par endroit » Le kit se crispa quand Sidra repensa à l’accusation de Poivre : tu emmagasines la moitié de la bibliothèque de Reskit. « Je dispose des trois traductions les plus courantes »
[p.145]

De plus, elle a un protocole d’honnêteté qui l’empêche de mentir et un autre qui l’oblige à répondre aux questions directes, ce qui pose des problèmes dans ses interactions, problèmes que des personnes autistes peuvent rencontrer (NB spoiler, en vrai elle finit par supprimer ces lignes-là de son propre code)

Autre détail : elle n’a pas vraiment de goût pour les aliments mais son code possède un programme caché qui associe des images agréables dans sa tête quand elle mange (sachant que la synesthésie peut parfois aller de paire avec l’autisme)

Et enfin : quand elle est surchargée en émotion/sensation, elle fait des crises pendant lesquelles il ne lui est plus possible de parler.

Une alarme système se déclencha, noyant tout le reste. Un alerte de proximité […]Sidra se hâta de couper l’alarme, mais ses connexion croyaient le boitier en danger et le kit réagissait. […]– Ça va ? Demanda la femme.
Sidra devait répondre mais n’arrivait pas à parler. Le kit respirait trop vite. Elle lui fit secouer la tête.
[Son ami] Tak était là – d’où était-il arrivé, elle l’ignorait. Elle ne pouvait rien dire. Elle ne voyait rien, ne comprenait rien […] et non non non, ne fais pas ça, pas maintenant, ne gâche pas tout, arrête arrête arrête…
« Tout va bien » dit-il en l’étreignant […]Tu vois, tu as tout gâché, tu as fichu sa soirée en l’air, je veux rentrer, je veux m’en aller, je veux que ça s’arrête, pitié…
[…]Sidra se tourna vers l’homme et, se forçant à parler entre chaque inspiration affolée, murmura : « Ce n’est… Ce n’est pas ta… » Elle s’étouffa. Merde. Elle qui n’avait pas besoin de respirer !
« Ce n’est pas.. ta faute, dit Tak. Ça va aller. Merci »
[p.245-246]

Et ça : c’est une situation que je connais. Personnellement : mes muscles se contractent, je pleure, je n’arrive pas à parler, sauf phrases courtes et répétées (en général je dis « non mais t’inquiète » ce qui ne constitue pas une explication et ne rassure personne), je me mets en boule si je peux, et maintenant je stim (mais c’est très récent car j’ignorais jusqu’à peu avoir cet outil à ma disposition).

C’est la peut-être que l’histoire de Poivre et celle de Sidra se rejoignent : les deux ont un fonctionnement différent de la norme / de ce qui est attendu (l’une en raison de ce qu’elle a vécu, l’autre de ce qu’elle est intrinsèquement), et les deux ont intériorisé que c’était gênant.

De la même manière que Poivre, une fois sous la protection de Chouette, continue à avoir peur d’être punie pour mauvais comportement comme elle l’était à l’usine, après sa crise, Sidra se sent coupable et demande pardon pour les problèmes qu’elle a causé.

Parce que les deux ont beau théoriquement savoir que leur comportement n’est pas un crime, elles ont malgré tout peur de représailles, peur de déranger, peur de faire du mal à la personne qui les accompagne.

C’est une peur qui n’a peut-être pas lieu d’être, mais qui est réelle. Et quand on l’éprouve, on a souvent besoin d’une personne extérieure pour être rassuré.e.

Pour Poivre, c’est Chouette.

Pour Sidra, c’est Poivre, Bleu, et, juste après sa crise : Tak.

« Je suis vraiment, vraiment désolée.
– Tu n’y es… pour rien » souffla Tak […] « J’avais insisté. C’est moi  qui suis désolé. Tu m’avais dit… ce qu’il te fallait pour te sentir bien, et j’aurais dû… respecter tes limites.
– Ce n’est rien. » […] Le kit enfoui son visage dans ses mains. « Étoiles, j’en ai tellement marre de te gâcher la vie. »
Tak haussa les épaules « Ce n’est… pas vrai du tout. […] C’est… la première fois… que ça arrive »
[p.246]

Là, c’est le moment où j’entends râler que « Mais c’est pas réaliste ! Tout le monde réagis bien ! Où sont les connards !? »

Et j’ai envie de soulever trois points :

  • D’abord, oui, effectivement, dans une telle situation, face à une personne qui ne va manifestement pas bien, il y a des gens qui réagissent mal, qui se disent « Wow ! Qu’est-ce qui se passe ? C’est pas dans le contrat moi je veux pas gérer ça ! ». Mais c’est facile de simplifier ça en disant « ce sont des connards », alors que ce sont surtout des gens qui ne savent pas comment réagir (parce que, spoiler alerte, la société est validiste et personne ne leur a jamais appris). Et franchement, moi qui ne suis pas toujours à l’aise non plus : je ne les juge pas. Ça fait mal, et ça laisse des cicatrices (car ouais, si de base on a le réflexe de s’excuser, y’a une raison : on a l’habitude de se le faire reprocher et de perdre des relations ou des opportunités pro à cause de ça), mais je comprends.
  • Ensuite, c’est quoi votre problème avec les connards ? Pourquoi vous en voulez absolument partout ? Surtout si c’est « par soucis de réalisme » c’est qu’a priori, vous en voyez déjà suffisamment dans la réalité, pourquoi tenir absolument à les retrouver dans la fiction ? Nous (les personnes marginalisées au sens large, disons), on y tient pas. On a pas besoin d’un rappel de nos difficultés (ça veut pas dire qu’on est contre. Juste : on en a pas besoin, on le sait). Ce dont on a besoin en revanche, c’est qu’on nous dise qu’il y a en ce monde des gens qui nous soutiendront, quelles que soient nos failles.
  • Enfin, mettre uniquement des personnages qui régissent bien, ce n’est pas « nier la dure réalité de la vie ». On a des personnages qui en sont déjà au point où iels s’excusent pour des choses dont iels ne sont pas coupables (comme je l’ai moi-même fait, le fais encore, le referai) : la dure réalité de la vie, elle est là, en background, elle a déjà marqué les personnages (je dois vraiment vous rappeler la vie de Poivre ?). Ce qu’on montre à présent : c’est l’après, quand on rencontre enfin des gens qui nous acceptent. Et c’est essentiel de montrer cela.

Toute cette réflexion sur la différence va de paire avec celle que j’ai développée dans la première partie d’article : trouver sa place.

Car trouver sa place, ce n’est pas seulement trouver un but qui nous motive, c’est aussi apprendre à ne plus s’excuser d’exister (s’excuser, oui, mais pas de vivre).

Pour toustes celleux qui ont encore besoin de l’entendre :

– Je suis désolée de te causer tous ces ennuis.
– Ce ne sont pas des ennuis. Du travail, oui, mais pas des ennuis. La galaxie, ça cause des ennuis. Pas toi
[p.18]

Vivre ensemble

zone de stabilité mouvante qui accompagne les planètes dans leur danse

La dernière thématiques abordées dans Libration (et dont je vais parler ici), et qui va avec les autres, c’est celle du vivre ensemble : car trouver sa place, c’est aussi trouver sa place au sein d’un groupe.

A ce compte, j’aimerais commencer avec une scène qui me semble importante (et ce, dans la continuité avec la fin de la partie précédente sur l’absence de connard) : Dans le livre donc, le personnage de Tak réagit mal en apprenant que Sidra est une IA… et vient s’en excuser ensuite.

« Ce que j’essaie de te dire… Peut-être t’ai-je sous-estimée. ou mal comprise, au moins »
Les connexions de Sidra s’accrochèrent à cet aveu. Tak serait-elle venue s’excuser ? Tout son discours l’indiquait.
[…] Sidra analysa tout, plusieurs fois […] « Cette… Ce nouveau point de vue, il est valable pour d’autres IA ? Ou bien me réserves-tu ce traitement parce que j’ai un corps ? »
[…] Tak entrecroisa ses longs doigts et garda les yeux rivés dessus. « Je ne suis pas sûre que j’en serais là si tu n’avais pas de corps, non. […] »
Le kit hocha la tête « je comprends. Ca m’embête, mais je comprends »
– Oui, ça m’embête aussi. Ca n’est pas à mon honneur »
[…] Tak, songeuse, continuait d’observer le kit artificiel. « […] S’apercevoir qu’on a fait fausse route est désagréable mais plutôt bénéfique. […] Alors, si tu ne me considère pas comme une grosse connasse, on pourrait réessayer d’être amies. »
[p.209-211]

C’est une scène que l’on peut critiquer, car en vérité, face à une personne que l’on ne comprend pas, il vaut mieux se renseigner avant que de venir directement lui poser des questions en étalant l’étendu de son ignorance (car c’est blessant, et d’ailleurs, Sidra est blessée par certaines remarques)

Reste que je trouve important de montrer cela : des personnages qui reconnaissent leurs fautes, des personnages qui pardonnent.

Parce que si c’est pas génial de s’excuser à tort, c’est pire de ne pas s’excuser quand on a vraiment mal agit. Et ça ne veut pas dire que c’est la fin du monde. On fait tous des erreurs, on ne peut pas tout savoir. S’il fallait blacklister toutes les personnes qui ont un jour dit ou fait quelque chose qu’iels n’auraient pas du, on serait tous sur liste noire depuis longtemps.

C’est bon de voir des personnages qui demande pardon.

Et c’est bon de voir des personnages qui pardonnent.

(Ce qui ne veut pas dire qu’il y a obligation à pardonner quelqu’un qui s’excuse, hein. Juste : je crois que pour vivre ensemble il est parfois nécessaire de reconnaitre que des erreurs ont été commises, mais que ce n’est pas si grave)

Cela étant dit, la principale question relative au vivre ensemble posée par le roman est la suivante : quand on est différents, vaut-il mieux le cacher pour passer inaperçu (pour être tranquille), ou au contraire tenter d’être soi-même le plus possible (car à quoi bon vivre une vie qui n’est pas la sienne) ?

C’est là qu’il est intéressant d’avoir deux personnages, puisque deux points de vues s’opposent : celui de Poivre, qui pense qu’il faut rester le plus discret possible

« Tu vis dans un milieu de modeurs. Tu ne peux pas être connectée au Liens, pour la même raison qui t’a empêchée de garder le nom de Lovelace. Si tu te balades en sachant tout, tout de suite, et en conservant tes compétences sociales, quelqu’un va finir par piger. Quelqu’un va comprendre que tu n’es pas simplement brillante. Tu vas commettre une bévue, ça va se voir, et on va te démonter »
[p.121]

et celui de Sidra, qui considère la chose impossible

« Poivre n’aime pas que je veuille agir selon mes capacités fondamentales. Sauf à la maison. […] Elle ne veut pas que mes actes révèlent mes capacités. Elle craint qu’on ne le remarque »
[…] Tak s’allongea à moitié mains croisées sur sa poitrine plate. […] « Je comprends le besoin de prudence. Mais tu… tu n’es pas comme les autres. Sans vouloir te vexer.
– Aucun problème. C’est la vérité.
– […] Disons que je m’installe à Hagarem. Imaginons que je sois la seule Aéluonne dans une ville pleine d’Armagiens. Est-ce que je respecterais leur culture ? Oui. Est-ce que j’adopterais leurs coutumes ? Oui. Est-ce que je cesserais d’être aéluonne ? Surement pas. » Elle se tapotait les doigts. « Ton cas est différent, d’accord, mais tu n’as pas à abandonner ce qui te rend unique. Tu es censée t’en faire une force, pas le dissimuler »
[p.234]

Evidement, la question n’est pas si facile à trancher : bien sûr, dans un monde parfait, Sidra aurait raison, elle devrait avoir le droit d’être parfaitement elle-même, avec ces différences, comme n’importe quel membre de l’UG.

Mais dans les faits, le monde n’est pas parfait, et si elle se dévoile, elle risque gros (dans son cas : la mort / dans la vraie vie : toute une gamme de dangers allant de l’internement forcé à la discrimination à l’embauche).

Or la société est trop grosse pour que les personnages puissent réalistement espérer la changer.

Jane serrait les poings très fort. Derrière ces murs vivaient des gens – de petites Jane, de petits Sarah, vides et sacrifiées comme elle-même autrefois. Elle voulait leur raconter la réalité du monde. Elle voulait courir les prendre dans ses bras […] Les arracher à toute cette merde.
Impossible. […] Elle n’était qu’une fille toute seule. Les Améliorés étaient une société. Une machine. Et, quoi que les sims veuillent bien raconter sur le pouvoir du héros solitaire, elle n’était pas de taille.
[p.270]

Pour ma part, je suis surement moins assimilationniste que Becky Chambers (je l’avais déjà dit dans ma chronique sur L’espace d’un an, mais pour ma part, je n’aurais pas fait porter un boitier de synthèse vocal à tous les aéluons, pas alors qu’iels sont déjà toute une culture qui marche parfaitement sans le son. Pas plus que je ne leur aurais fait adopter les pronoms humains alors qu’iels disposent de quatre sexes : féminin, masculin, neutre et changeant. Même si du coup, j’avoue, on se retrouve avec un personnage qui change de pronom à chaque chapitre, et ça, même si c’est trop fortement lié au sexe plutôt qu’au genre, c’est cool ^^) mais ce n’est au final qu’une question d’équilibre entre les contraintes internes et externes : c’est à chacun de trouver le sien propre en fonction de ses capacités et il n’y a pas de mauvaise réponse.

Aussi, j’ai beaucoup aimé suivre la recherche de ce point d’équilibre qui est à la fois un parcours intrinsèque aux personnage, et la rencontre entre deux protagonistes/point de vue.

Libration – nom d’un point de l’espace en équilibre entre deux astres, zone de stabilité mouvante qui accompagne les planètes dans leur danse
[Extrait de la 4e de couverture]

Une dernière remarque

Une question que je me suis posée en écrivant cette longue chronique est la suivante : (Sachant qu’un des reproches qui est parfois fait aux personnes autistes, quand celles-ci essaient de masquer et de se comporter normalement, est d’avoir l’air trop rigide comme des robot qui réciteraient leur texte) est-ce vraiment une bonne idée d’avoir un personnage assimilable à une personne autiste qui se trouve être une IA ?

Et en l’occurrence, je dirais oui.

Car Sidra, toute IA qu’elle soit, n’est pas considérée comme un robot ou une machine, mais comme une intell et comme une personne au même titre que toutes les autres (c’était l’objet de la première partie de cet article). Aussi, le fait qu’elle soit une IA ne sert pas à nier son humanité ou à moquer ses réactions.

Au contraire, le fait qu’elle soit conçue pour gérer un vaisseau (mais ait été installée dans un corps à la place) permet d’introduire l’idée suivante : si elle éprouve des difficultés, ce n’est pas parce qu’elle est moins bien que les autres, c’est parce que la situation dans laquelle elle est n’est pas adaptée à ses capacités (ce qui est tout à fait pertinent, en rapport avec le modèle social du handicap)

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