Écrire de l’imaginaire queer en France, un état des lieux

C’est la merde.

Je veux écrire un article pour dire spécifiquement à quel point c’est la merde.

Car bien sûr, quand on a l’occasion de s’exprimer publiquement sur la SFFF queer, notre premier réflexe est de parler de ce qui existe, de dire à quel point nous sommes reconnaissant-es que cela existe, combien ça compte, combien c’est important, et justifier ainsi les efforts à fournir pour continuer dans cette bonne voie : plus de diversité.

On peut parler des auteurices queer qui sont là depuis le début, citer le très enthousiasment « Libère-toi cyborg » de ïan Larue qui dresse un état des lieux de tout ce que la science-fiction pouvait compter de récit queer déjà dans les années 80 (d’après une liste dressée par Donna Haraway dans son manifeste cyborg), parler des dernière sorties du moment, des trois prix Hugo de NK Jemisin, etc

En tant que lectorat (et d’autant plus pour moi qui lit relativement doucement), il y a de quoi trouver son bonheur.

Oui sauf que… laissez-moi planter le décors.

Je vais vous dire à quel point le milieu de la SFFF compte pour moi, combien les efforts pour mettre plus de diversité dans ce milieu sont maigres, et quels conséquences concrètes cela a sur les personnes qui comme moi écrivent de la SFFF queer. Et puis je conclurais sur l’importance des initiatives comme fantastiqueer.

Écrire de l’imaginaire queer

C’est en SFFF qu’on été publié tous ces livres que j’ai lus et adorés, ces livres qui m’ont inspirés, ces livres qui d’une manière ou d’une autre ont donné forme aux miens, ces livres qui m’ont aidé à vivre aussi. Parce que oui, depuis toujours, l’écriture est ce qui compte le plus dans ma vie.

La SFFF, ce n’est pas seulement un genre de lecture que j’aime bien lire.

C’est le milieu ou pour la toute première fois je me suis sentie être au bon endroit, ou pour la toute première fois je me suis fait des ami-es, ou pour la toute première fois j’ai rencontré des gens qui étaient intéressés par mes écrits (que ce soit mes chroniques sur ce blog ou bien mes nouvelles). Ce sont mes premières fois et il n’y en a pas eu d’autres : encore aujourd’hui, je n’ai pas d’ami-e qui n’écrivent pas ou ne s’intéressent pas à l’imaginaire (de la même manière que je n’ai pas d’ami-e straight et que la plupart des personnes dont je suis proche sont neuroA). C’est en trainant dans les allées de salons, sur des discords d’écriture, sur mastodon où je partage mes articles de blog… que j’ai appris que j’avais de la valeur. Ma vie n’a pas été toujours facile, entre le rejet que je connais depuis toujours et mes échecs à entrer dans le monde professionnel comme ingénieur comme prévu : c’est l’écriture qui m’a aidé à tenir.

C’est par l’écriture que je suis devenue telle que je suis aujourd’hui.

C’est, assez littéralement, toute ma vie.

Et oui, il y a quelque chose de très autistique dans ce constat. Je peux dire que l’écriture en général, ou la SFFF queer en particulier, me passionnent. Mais je ne rends pas assez combien c’est important sans dire que ce sont aussi mes intérêts spécifiques. A bien des égards, cela dépasse le simple cadre de l’ambition : j’ai fait une croix sur mes réels espoirs d’avoir du succès (peu importe ce qu’on entend par succès) dans l’édition depuis un bail (j’y reviendrais). J’écris parce que cela m’est vital. Ce que je veux c’est pouvoir en parler. Je suis heureuse quand j’ai des ami-es (ou plus largement des personnes qui estiment mon avis sur ces questions) avec qui échanger.

L’imaginaire me parle et il me parle aussi parce qu’il porte en germe tout ce qui est susceptible de me parler. C’est en imaginaire que l’on introduit la figure du monstre, que l’on s’autorise à parler d’altérité et de différence depuis des temps où il était hors de question d’avoir un texte ouvertement queer (c’est l’autre versant de la réalité, que je ne détaille pas plus ici : le versant optimiste qui cite tout ce que l’imaginaire queer a produit de meilleur, qui conclue que l’imaginaire est queer depuis le début et qu’il gagnerait à l’être plus encore)

J’aime ce milieu, je m’y accroche.

Parce que l’on m’a dit que j’étais bienvenue, que l’on m’a fait savoir que mes propos était pertinents… de plus en plus j’ose me poser cette question : si j’avais dû participer à cette table ronde, d’écrire ce papier, de chroniquer ce livre… aurais-je été à la hauteur ?

A priori, je crois toujours que non.

Et puis j’observe le résultat final produit par d’autres et je constate qu’en vérité, si : j’aurais été pertinente.

Non seulement rien n’a été dit que je n’aurais pu dire aussi (avec d’autres mots, oui, en illustrant mes propos avec d’autres exemples, en apportant un éclairage qui m’est propre, certes, mais le résultat n’en aurait pas été moins qualitatif. D’une manière ou d’une autre, j’ai acquis une certaine expertise)

Mais encore : j’aurais eu des chose à ajouter.

Parce que les analyses que nous servent les médias ou que l’on peut entendre lors des grands salons de l’imaginaire nous sont servies par des personnes bien implantées dans le paysage éditorial : auteurices, éditorialistes, journalistes, maisons d’édition… qui peuvent aussi bien que moi faire un état des lieux de la situation actuelle, se réjouir des progrès effectués depuis les années 80 et les nuancer par leur infinie lenteur. Mais je peux apporter deux choses :

  • D’abord ma sensibilité propre, qui ne vaut ni plus ni moins qu’une autre, mais qui a le mérite d’exister. Deux subjectivités valent mieux qu’une pour dresser du monde un portrait contrasté.
  • Ensuite ma vision de nobody, d’auteurice du côté pile : de là où iels se trouvent, quelque part sous les feux (plus ou moins vifs) des projecteurs, celleux qui ont réussi ne disent jamais à quel point nous sommes désépéré-es, nous qui somme encore sur le bas côté. Et c’est ce que je voudrais exprimer dans cet article.

Manquer de modèles

Comme je le disais plus haut, j’ai acquis une certaine expertise sur l’imaginaire et sur l’imaginaire queer en particulier : quand je dis que nous manquons de modèl-es, ce n’est pas parce que je n’ai pas assez cherché.

J’ai rejoins l’organisation du festival d’imaginaire LGBT+ fantastiqueer : pour le site internet, j’ai passé des heures à référencer les livres d’imaginaires contenant des personnages / thématiques LGBT+. J’ai réfléchi pour proposer des auteurices à inviter, suivant cette contrainte : Pour la première édition du festival, nous avons choisi d’inviter des auteurices francophones qui revendiquent ouvertement leur appartenance à la communauté LGBT+ (Un choix politique de mettre en avant non seulement des ouvrages aux thématiques/personnages LGBT+, mais également des auteurices ownvoices qui peuvent subir des discriminations).

L’autre jour encore, Stephanie Nicot (directrice artistique des imaginales qui soutient l’évènement) se réjouissait sur Tweeter : « on […] annonce la fine fleur de la #SFFF : Sabrina Calvo, David Bry, Mélanie Fazi, Cindy Van Wilder… »

Mais quand on y pense, si on excepte les auteurices qui écrivent d’abord pour un public jeunesse, il n’y a plus que trois autrices dans notre liste de noms.

Note que je fais cette dichotomie entre les livres jeunesses et les autres sans jugement de valeur. J’ai conscience que les catégories sont plus poreuses qu’on ne le veut bien le dire. Seulement je constate deux choses :

  • D’abord la littérature jeunesse a tendance à faire une plus grande place à la diversité, avec cette idée qu’il faut présenter aux enfants/jeunes adultes des modèles positifs pour qu’iels puissent grandir en apprenant à s’accepter elleux-même et les autres. Mais cette ouverture n’est pas représentative d’une ouverture de la littérature en général. Et la SFFF mainstream reste très campée sur ces vieux schémas. Questionner la place des minorités (et des minorités LGBT+ en particulier) dans le paysage imaginaire francophone, cela doit donc aussi passer par regarder la place qui est faite à ces sujets dans les maisons SFFF classiques (et spoiler : elle est quasi-inexistante).
  • Ensuite, et c’est certes très auto-centré : Je m’aperçois que si je prends beaucoup de plaisir à lire des romans jeunesses, ce n’est pas parmi eux que je trouve mes coups de cœur. Le fait est : j’aime les histoires perchées, métaphoriques, tordues, cheloues, absurdes, déstructurées, un brin expérimentales en termes de forme, politiquement poussées en terme de fond, irrévérencieuses, intimes, presque viscérales… Je suis snob peut-être, n’empêche que ce genre de livres trouvent difficilement leur place sur une étagère treize ans et plus. Je veux faire un focus sur la littérature dite « adulte » parce que c’est chez elle que je trouve vraiment mon bonheur, et qu’il est donc important à mes yeux que cette littérature là aussi se diversifie.

Ce que je constate au final, c’est que la plupart des initiatives, individuelles ou associatives, qui parlent de diversité en littérature ont un focus sur le Young Adult et ne parlent pas (ou très peu) des livres que moi j’ai lu, que j’aime, ou prévois de lire parce qu’ils me font vraiment envie ! (en vrac ceux de Sabrina Calvo, Akwaeke Emezi, Becky Chambers, NK Jemisin, Kameron Hurley, Jy (s’il-vous-plait-traduisez-ses-livres) Yang, Charlotte Bousquet, Francis Berthelot, Octavia Butler, Samuel R Delany, Rivers Solomon, Estelle Faye, Yoon-ha Lee, etc etc)

Or donc, quand on regarde qui publie des romans queer dans les maisons d’édition françaises d’imaginaire (en exceptant les personnes comme Francis Berthelot qui ont pris leur retraite), les noms qui me viennent en tête sont les suivants : Sabrina Calvo, Mélanie Fazi, et Oasis Nadrama.

Notez que toutes ces personnes ont fait leur coming out très récemment, au point qu’aucune de ces trois personnes n’a encore eu l’opportunité de sortir de livres depuis (sauf rééditions pour le cas de Sabrina Calvo) : Mélanie Fazi a bien sorti un livre, mais il s’agit d’un essai-témoignage et qu’il ne rentre donc pas dans la catégorie SFFF queer (d’ailleurs citer Mélanie Fazi est presque de la triche puisque le reste de sa bibliographie n’est pas spécifiquement/ouvertement queer en dehors de la relecture que l’on peut en faire à la lumière de ce que nous savons à présent)
Edit : On me signale aussi que le personnage principal de la Série des livres de l’énigme (de Ceryan Dau, qui a également fait son CO récemment) est non-binaire, et qu’il y a d’autres personnages LGBT+ dans d’autre nouvelles.

Tout cela pour dire : c’est bien maigre.

Nous n’avons pas seulement invité la fine fleure de la SFFF.

Nous avons invité la TOTALITÉ de la scène SFFF queer francophone. Du moins sa partie visible.

Car je précise que : oui, j’ai pu oublier des gens, je ne connais pas tout le monde (mon but d’ailleurs n’est pas de faire une liste exhaustive, simplement de montrer le peu qu’on voit, même quand on s’est renseigné comme je l’ai fait sur la question). Et oui, les personnes qui ne se présentent pas comme appartenant à la communauté LGBT+ peuvent être straight… ou peuvent être dans le placard. Donc au final, oui, il y a plus d’auteurices LGBT+ en France que la poignée que j’ai citée. Reste que ce n’est pas visible, et que donc le problème demeure : nous manquons de modèles (NB : et svp n’allez pas blâmer les gens dans le placard, on a parfaitement le droit de ne pas s’outer quelque qu’en soit la raison)

(Notez que la sélection reste maigre même quand on inclut la littérature jeunesse. En plus des personnes déjà invitées sur fantastiqueer, on peut encore citer Morgane de Glencoe ou Jo Bertrand… C’est un milieu que je connais moins donc je suis plus susceptible d’oublier du monde, mais on a vite fait le tour quand même).

(Notez que je parle ici des minorités LGBT+, mais le problème est identique pour les autres : cf Ketty Steward qui en a marre de devoir toujours parler de racisme parce qu’il n’y a qu’elle et Michael Roch (au demeurant toustes deux édité-es dans ma même maison d’édition, j’dis ça j’dis rien) à interviewer sur la question. Même le fait d’être une femme, juste ça, est discriminant. Combien de prix où la sélection « prix du meilleur roman SFFF francophone » ne compte que des livres écrits par des mecs (alors qu’il y a des femmes dans les catégories « roman jeunesse » et « roman étranger ») ?)

Petit aparté sur le fait qu’on peut trouver des livres LGBT+, mais qu’il faut vraiment les chercher, car les maisons d’édition qui axent leurs parutions sur une plus grande représentation de personnages LGBT+ sont toujours à la marge, auréolées de cet a priori négatifs « non mais leurs livres doivent être un peu mauvais, sinon ils auraient été accepté dans une vraie maison. C’est des trucs dont la seule vertu consiste à avoir un personnage principal LGBT, et ça suffit pas à faire de la bonne littérature ».

Si l’on excepte les maisons d’édition qui publient uniquement de la romance (MxM bookmark, Reinebeaux, la collection Y des éditions Voy[el]… encore une fois ce n’est pas un jugement de valeur mais je veux parler ici de SFFF queer spécifiquement) il n’y a plus à ma connaissance que deux maisons d’édition généralistes (qui publient aussi aussi de l’imaginaire) : Yby et Mix edition.

Or je ne vois jamais leurs parutions en librairie, ni dans les médias, ni dans les salons, ni dans les chroniques littéraires…

Ce que m’ont apporté les maisons d’édition comme yby, plus qu’une alternative éditoriale (peu enthousiasmante car en dehors de la sphère SFFF que j’aime tant), c’est surtout la certitude que gens qui disent « non mais du sais le problème aussi quand on veut promouvoir la diversité, c’est que factuellement des gens qui produisent vraiment des trucs de qualité, il n’y en a pas » ont tort.

Nous sommes là.

Vous n’êtes pas obligés de croire que mes fictions à moi sont bonnes (encore qu’il est facile de vous faire une opinion, j’ai une nouvelle disponible en ligne juste ). Mais si vous lisez mes chroniques, vous devez avoir un minimum confiance en mon appréciation des textes des autres. Il y a des gens qui écrivent des textes vraiment bons.

Je le sais parce que je les côtoie sur discord, parce que je les bêta, parce que je lis parfois leur nouvelles quand ces dernières trouvent une maison d’édition pour les accueillir.

Je ne dis pas que tout est bon. Ce n’est pas le cas. Il y a des nouvelles que je trouve oubliables, d’autres juste mauvaises, d’autres encore qui simplement ne me parlent pas. Mais il y a des textes qui valent le détour. Vraiment.

Demander plus

On pourrait se dire : en tant que lectorat, cela prête peu à conséquence.

Après tout, qu’un livre soit ownvoice ou non, traduit ou non… qu’importe.

Mais en tant que personne écrivante, pensez-y : dans quelle direction puis-je regarder pour garder espoir ? « ne t’en fais pas Eva, c’est possible » ?

A quel moment, moi personne assignée femme, autiste et queer je suis sensé regarder le paysage éditorial et me dire « non mais pas de problème, je vais être bien reçue u.u » ?

Comment je garde la motivation sur le long terme quand je constate que les gens qui écrivent de l’imaginaire queer de qualité existent mais ne sont visibles nulle part ? (je veux dire : en dehors du fait que c’est mon intérêt spé de toute façon. Je suis pas toute seule et on est pas toustes autistes)

Dans les faits, la quasi-totalité des grandes anthologies de l’imaginaire se fait sur base d’appels à textes fermés dont on n’a pas connaissance. Rares exceptions : le dernier AT de la volte sur la santé, deux propositions de la revue Galaxie sur Frankenstein en 2019 et sur l’uchronie pour 2021, l’appel à texte permanent de la revue Bifrost. C’est tout. Pour le reste, il faut se lancer directement avec des romans. Tout le monde est à la même enseigne sur ce coup, certes. Sauf qu’un roman, c’est long à écrire… Surtout quand on est persuadé qu’on a de toute façon aucune chance d’être pris au bout du compte.

Je parle ici de moi, mais aussi de toutes les personnes avec qui j’interagis sur discord et dont certaines écrivent vraiment des bons textes, ces personnes qui comme moi publient parfois dans les maisons alternatives que j’ai citées plus haut.

C’est que voyez-vous, nous lisons les consignes. Nous faisons ce que les maisons d’éditions et tous les guides pour jeunes auteurices nous disent de faire : nous nous renseignons sur les lignes éditoriales avant d’envoyer.

Je les lis depuis que j’ai 15 ans, mon premier roman fraichement corrigé sur mes genoux, à éplucher les catalogues de maisons d’édition pour constater que « oh merde, absolument tous les livres de cette maison (et de toutes les autres) comptent une part de romance. Pas le mien. Je serais jamais publiée ».

Je continue de les lire aujourd’hui, quand je regarde s’il y a des livres queer au catalogue et que je me dis « oui, bon, il y a bien les livres de la Terre Fracturée de NK Jemisin par ici. Mais en même temps, il aurait fallut que l’ensemble du paysage éditorial français soit d’une incompétence crasse pour que personne ne traduise la seule trilogie de l’histoire a avoir remporté trois prix Hugo… C’est pas vraiment significatif… »

Les gens se découragent, que ce soit consciemment ou non.

Moi, j’ai appris à écrire pour écrire, indépendamment de tout espoir de débouché, juste parce que j’en ai besoin, qu’écrire fait partie de moi. Mais même moi, si je vais au bout de mes projets de roman, je ne sais qu’en faire. Je dois lutter si fort pour envoyer mes manuscrits, écrire une lettre de motivation comme si j’y croyais. Je n’y crois pas. Et je ne m’autodénigre pas en le disant. J’ai écris des textes dont je sais qu’ils sont bons. Juste : je n’arrive pas à me convaincre que cela puisse suffire.

Ce n’est pas suffisant de nous dire « si si, a priori on est partant pour avoir des livres qui changent un peu, vous n’avez qu’à envoyer ». La plupart d’entre nous ne le fera pas, ne dépensera pas d’énergie pour un objectif jugé impossible à atteindre pour la raison toute bête que nous n’avons pas d’exemple que si, ça l’est. Nous n’avons pas de modèl-es. Ou si peu.

Nous avons peur que nos histoires ne soient pas acceptées, qu’on nous réponde comme on a répondu à d’autre que « y’a quand même trop de personnages LGBT+ dans cette histoire, c’est pas réaliste » Spoiler : si, c’est réaliste. Dans ma vie je n’ai aucun ami-e straight. Donc un livre authentique et réaliste qui part de mon expérience aura tendance à avoir un casting 100% queer. J’ai conscience aussi qu’au court de l’écriture je vais aborder des questions spécifiques à mon vécu queer susceptibles de ne pas toucher un-e editeurice non concerné-e (même plein-e de bonnes intensions et très renseigné-e, je ne fais ici le procès de personne).

Nous avons peur si nos textes passent le commité de sélection de ne pas être pleinement accepté dans nos identités. Des gens qui ne veulent pas soumettre leurs textes parce qu’iels ne veulent pas courir le risque de se faire mégenrer par leur editeurice, j’en connais.

Nous avons peur d’être rejeté-es purement et simplement pour ce que nous sommes. Cela m’est arrivé. En 2017, mon roman avait été accepté par une maison d’édition qui s’était montrée dithyrambique à son sujet. Nous nous étions mises d’accord, par mail, sur le contrat et sur les premières corrections à apporter. Et puis j’ai eu l’éditrice au téléphone, un mois plus tard, en lieu et place de la version annoté du manuscrit qu’on m’avait promise, j’ai reçu un mail qui me disait en substance « nous avons eu le sentiment que nous ne partagions pas la même visée pour votre livre, et que vous n’étiez ni assez motivée si assez impliquée. » Je ne sais toujours pas dans quel univers parallèle je ne suis pas assez motivée par la perspective d’éditer un livre, mais le fait est (je ne le savais pas à l’époque) que je suis autiste, alors au téléphone : j’avais l’air bizarre et ça n’a pas plus à l’éditrice. Jusque-là, je voulais bien croire que le milieu éditorial est difficile pour tout le monde, que je n’étais peut-être pas à la hauteur, ou pas dans la ligne éditoriale, que je n’aurais qu’à faire mieux la prochaine fois, ou la fois d’encore après. Les gens qui ne font partie d’aucune minorité peuvent continuer à persévérer en s’accrochant à cette croyance. Moi non. Parce que ce n’est pas mon roman qu’on refusé cette fois là, c’est moi. (Je précise que j’ai vécu une situation analogue une autre fois, plus récemment, et que dans un monde où on donne des César et des postes de ministre à des violeurs : ça fait mal).

Nous avons toutes ces peurs-là et elles ne viennent pas de nulle part.

Alors bien sûr, nous pouvons travailler de notre côté pour les surmonter, envoyer coûte que coûte, be proud (d’autant que les maisons d’édition n’ont pas des moyens infinis pour venir nous débusquer).

Mais nous avons aussi besoin de quelques signes d’encouragement. Quelques modèl-es, quelques prises de position en notre faveur, quelques initiatives…

Il faut écrire noir sur blanc dans les « a propos » des sites internets des maisons d’édition qu’elles ont à cœur de diversifier votre catalogue.

Il faut venir nous chercher.

Il faut prospecter dans les marges où nous sommes relégué-es.

Il faut donner tort à nos certitudes d’échecs.

Il faut donner vie à des initiatives comme fantastiqueer dont je parlais plus haut (ouais, c’est le moment shameless promo), car n’en déplaise à celleux qui nous accusent de nous communautariser : nos célèbrerions nos écrits avec les vôtres si vous n’aviez pas commencé par nous exclure.

Au final, je crois que ce qui me réjouis vraiment dans ce festival, maintenant que nous avons atteint les 100% de financement sur Ulule et assuré la venue de la totalité de la partie imergée de l’iceberg « scène SFFF queer francophone » (section adulte) actuelle : au prochain palier nous invitons des nouvelles têtes 😏.

6 comments

    1. Oh pardon oui je vous ai oubliée ! Vraiment désolé du coup >< (cela étant mon but n'était pas de faire une liste exhaustive en disant que toutes les personnes non listées n'étaient pas queer, mais insister sur le fait que les personnes queer qui écrivent de la SFFF, même si elles existent, restent assez invisibles)

      1. No problemo, je préfère l’oubli (qui n’est pas grave) au déni de queeritude (qui serait un peu abusé me concernant ^^)

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