Entraide

Je parlais récemment avec une amie qui me disait ne plus vouloir entendre parler de la notion de ownvoice dans le milieu queer.

Pour celleux qui ne savent pas, le ownvoice est une étiquette que l’on peut donner à certains livres (ou autre support d’expression, mais je vais ici parler des livres) quand ils ont été écrit par une personne concernée par le sujet dont traite leur ouvrage. Par exemple, un livre sur le coming-out homosexuel écrit par un auteur gay pourra être qualifié de ownvoice.

C’est un concept qui a l’origine devait servir à mettre en lumière le manque de diversité non seulement en terme de personnages, mais aussi parmi les auteurices. Cela devait aussi permettre d’alimenter la réflexion de chaque auteurice sur les raisons qui les poussent à écrire telle histoire plutôt que telle autre (j’y reviendrais)

C’est quelque chose qui m’a longtemps tenu à cœur car :

  • D’une part, en tant qu’auteurice spécifiquement queer (et autiste) moi-même, je suis rassuré de voir que je ne suis pas seule. Je dis souvent que j’ai besoin de modèles, de preuves que la réussite et possible. Mais en vérité, cela va au delà de ça : je n’ai juste aucune envie de réussir seule. J’ai déjà connu cette pression spécifique quand j’étais en prépa mathsup : initialement, on était plusieurs filles, mais 2 ne sont jamais venue, 3 ont abandonné au bout de quelques jours à quelques semaines, une est partie à la fin du premier semestre, une autre à la fin de la première année, et en fin de course, il ne restait que moi et une autre fille qui avait si peur d’échouer qu’elle ne s’est même pas inscrite aux concours. Je sais ce que c’est : savoir qu’on a pas le droit de faire demi-tour, parce que si on y arrive pas, nous personnellement, alors personne n’aura réussi sauf les mecs. Je ne souhaite ça à personne. Et ce n’est pas quelque chose que j’ai envie de revivre.
  • Et d’autre part, en tant qu’auteurice en général, j’estime essentiel de penser mes/nos actions et d’avoir des outils pour le faire. Il est important de se demander pourquoi on veut écrire telle histoire plutôt que telle autre, de se questionner sur le regard spécifique (et orienté) qu’on va porter, de réfléchir au message que nos écrits vont faire passer. Car qu’on le veuille ou non, écrire est politique.

Reste que, et même si cela me coute de l’admettre, mon amie a raison : Le ownvoice a été totalement dévoyée au point que quand je dis « on veut du ownvoice », personne n’interprète cela de la manière dont je voudrais que cela soit interprété.

J’insiste, mais pour moi, le ownvoice est (enfin : devrait être) un outil global et personnel.

  • Global : car il permet de regarder statistiquement s’il y a des livres écris par des personnes issues de minorités, ou si les livres, mêmes quand ils mettent en scène des personnages minorisés, sont à chaque fois écrits par des personnes extérieures au problème. J’insiste sur le « à chaque fois », car le problème nait de la répétition. C’est pour cela que l’on parle d’oppression systémiques : parce qu’elles font système.
    Exemple : le trope littéraire du « bury your gay », qui consiste à tuer les personnages gay, est un problème car c’était à l’origine un moyen de punir les personnages pour leur homosexualité, et que pendant longtemps TOUS les personnages gay mourraient. Mais la réponse face à cette constatation, ce n’est pas de rendre tous les personnages LGBT+ immortels. L’important, c’est, au moment d’écrire, de se poser la question : « ce personnage, pourquoi est-ce que je le tue ? Est-ce parce que c’est l’histoire que je veux raconter ou est-ce que je suis inconsciemment en train de punir se personnage / de l’assassiner sans réfléchir juste parce que j’ai ce réflexe à force d’avoir vu d’innombrables histoires où le personnage gay meurt prématurément ? » L’important, c’est de faire les choses de manière éclairée. Ce qui m’amène au deuxième point :
  • Personnel : car c’est à chaque personne écrivante de se poser la question « pourquoi je veux écrire cela ? Est-ce que je suis vraiment lea mieux placé·e pour le faire ? ». Il est important de se poser ces questions. Il est important que les auteurices sachent qu’iels doivent se les poser. Mais la réponse (et les réflexions associées) n’appartiennent qu’à elleux. Bien sûr iels peuvent avoir envie (et c’est mon cas) de partager cela en d’interviews, sur les réseaux sociaux, lors de tables rondes, ou juste en tête à tête pendant une session de dédicace. Mais rien ne les y oblige. Rien ne devrait les y obliger. Surtout si la réponse est de type « j’ai écrit cette histoire pour partager mon vécu de personne queer » et que la partager revient à faire un coming-out, ce qui n’a rien d’anodin (sortir du placard, pour certaines personnes, c’est se mettre en danger).

Ces deux usages n’ont de sens que par et pour les personnes à l’intérieur de la chaine du livre : pour les maison d’éditions afin qu’elles se questionnent sur qui elles publient (ce qui inclu : publier des personnes qui ne sont pas out publiquement, mais qui peuvent l’être en privé. Ce qui signifie aussi : continuer de publier des personnes en sachant/pensant qu’elles n’appartiennent à aucune minorité en sachant que ce n’est pas grave puisqu’il y a à leur côté dans le catalogue des personnes minorisées et potentiellement plus vocales sur ces questions, c’est un tout), et pour les auteurices afin qu’iels se questionnent sur pourquoi iels écrivent.

Et c’est pour ces usages que le ownvoice m’apparaissait être un outil extrêmement utile, voir même vital.

Mais, force est de constater que ce n’est pas les personnes appartenant au milieu du livre qui parlent de ownvoice. Ce sont les lecteurices / chroniqueuxes. Et là : ce n’est plus pertinent.

Bien sur, je comprends comment on en est arrivé là. Il y a plusieurs raisons :

  • D’abord une constatation statistique : une personne concernée à de meilleure chance de savoir de quoi elle parle, puisqu’elle vit les choses au lieu de simplement les connaitre théoriquement à force de documentation (Perso, j’écoutais l’autre jour le podcast Kiffe ta race #45 – Grandir avec des histoires qui nous ressemblent autour de l’album jeunesse « Comme un million de papillons noirs », et je savais en écoutant l’autrice parler des retours qu’elle avait eu sur ce livre, de gens qui viennent lui dire combien il a changé leur vie, que j’aurais été incapble d’écrire cette histoire, qui parle d’apprendre à aimer ses cheveux crépus, comme Laura Nsafou l’a fait. Mais ce n’est pas grave : Laura Nsafou l’a fait ^^) Aussi, quand on trouve un énième sujet (qui nous concerne au premier degré) traité maladroitement (voir de manière insultante), et que l’on constate que l’auteurice n’est pas (ou n’a pas l’air) concerné·e, il est tentant de s’exclamer, par lassitude : « mais publiez du ownvoice ! Zut ! »… sauf que, pour un livre en particulier, ce n’est pas qu’il soit non-ownvoice le problème, c’est qu’il soit mauvais. Et pour la littérature en générale, ce n’est pas un mauvais livre de plus le problème, c’est oh combien on peine à en trouver des bons.
  • Ensuite, partant de là, lire un livre étiqueté « ownvoice », c’est comme lire un livre d’une auteurice qu’on aime bien, ou qui a une bonne note sur babelio, ou qui nous a été recommandé par un ami… ça donne un bon a priori. Il y a un confort indéniable à ce dire qu’on a « moins de chance d’être décu·e » en lisant un livre ownvoice, surtout quand on a été déçu·e souvent par le passé. Mais ce n’est que cela : un pari.
  • En parrallèle, une autre facilité/promesse : le fait de mettre en avant des livres étiquetés #ownvoice semble être un bon moyen de promouvoir la diversité, et aussi d’apporter du soutient à des auteurices que l’on sait marginalisé·es et de contre-balancer tant bien que mal les discriminations subies. Aussi il est tentant pour les auteurices out (dont moi-même), de placer dans le #ownvoice quelques espoirs d’être soutenu (j’y reviendrais).
  • Enfin, parce que quand on a commencé à préjuger de nos lectures en fonction de leur caractère ownvoice ou non, on s’aperçoit que cela nous procure un sentiment de contrôle. C’est nous qui choisissons ce que nous lisons. Et quand nous prenons à parti un·e auteurice en particulier pour dire « Bouh c’est de sa faute, iel nous vole notre parole avec son roman nul », on a la satisfaction immédiate de le voir réagir (même si la réaction est négative : être bloqué·e sur Twitter, c’est déjà quelque chose, c’est avoir la preuve qu’on a au moins dérangé). Bien sur, il est important de dénoncer ce qui ne va pas, et parfois des cas particulier permettent d’illustrer le problème plus vaste (des cas d’école). Mais on en arrive ici au problème de la cancel culture : elle est totalement inefficace à faire descendre les puissants de leur piédestal (qui, loin de se remettre en question, profitent juste du buzz pour râler dans des journaux nationaux qu’ils ne peuvent plus rien dire, ce qui a pour seul effet de les rendre encore plus énervants) et frappe de plein fouet les personnes à la marge, c’est à dire pile celles que l’on voulait défendre.
    Typiquement, si on reproche à quelqu’un de ne pas être ownvoice et qu’elle est en fait dans le placard : on aura juste réussi à prendre à partie une personne de la communauté (tout en l’empêchant de répondre aux critiques potentiellement légitime sur son œuvre sans s’outer).

On en arrive alors à une situation où on désigne comme bouc émissaire des personnes/des œuvres en particulier, comme si elles étaient le problème alors qu’elles n’en sont que des symptômes.

Le problème est bien plus vaste.

Il est systémique.

Il est aussi complexe.

Comme je réfléchis depuis quelques jours à cette question, je me dis que je n’aime pas beaucoup le paysage que je devine. Je ne veux pas d’un outil qui serve seulement à faire dichotomie facile entre les méchants (qui s’approprient les histoires des autres) … et les bons (qui se rallient derrière des concepts érigés en principes moraux inaliénables).

Utiliser le ownvoice comme argument pour légitimer ou disqualifier une œuvre, cela ne marche pas. Cela revient à faire le deuil d’une complexité qui est pourtant au cœur de tout :

  • Non seulement, comme je l’ai, dit on ne peux pas vraiment savoir si une personne est extérieure à la communauté LGBT+ (et pas que : c’est pas non plus écrit sur mon front que je suis autiste, si je le dis pas). On peut savoir qu’un roman est ownvoice car l’auteurice l’a revendiqué, mais à partir du moment où iel n’a rien dit : on ne sait pas.
  • Mais surtout, je suis très sceptique face à une posture qui permet de se positionner par défaut dans le camp du bien… et qui dispense par là même occasion de continuer à se remettre en question.
    Combien de fois ai-je entendu des arguments de type « les concernés ont forcément raison » ?
    Bien sûr, il est question d’une réalité qu’on ne vit pas, il faut faire preuve d’humilité, écouter ce qu’on a dire les personnes concerné.es et ne pas remettre en question leurs vécus. Mais il ne faut pas perdre de vue que les expériences et les avis sont pluriels : il faut croiser les sources. Car individuellement, des personnes qui appartiennent à un groupe marginalisé et qui cependant véhiculent des idées oppressives à l’égard de ce même groupe : ça existe. (Je veux dire, il y a bien des femmes qui signent des tribunes pour le droit des hommes à les « importuner »…)

A ce stade, je pourrais encore militer pour redonner au #ownvoice son sens initial.

Mais je crois que mon amie a raison quand elle dit que ce terme n’est plus à présent qu’un vecteur de divisions. D’un côté de la commu, les personnes qui comme elle ne veulent pas être out se sentent exclues par ce terme, de l’autre, les gens qui comme moi veulent parler publiquement de comment leurs identités impactent leurs créations se retrouvent à placer leurs espoirs de visibilité sur une étiquette qui fait du tort à leurs adelphes (et croyez-moi ce n’est pas agréable de se l’entendre dire).

Par ailleurs, j’en suis venu à me poser la question : moi qui suit écrivante out, suis-je vraiment soutenue par le #ownvoice ?

Et à bien y réfléchir : je crois que la réponse est non.

C’est une réflexion qui dépasse le mot en lui-même, qui s’étend à qui l’utilise et pourquoi.

Mais quand je lis la première blogueuse de France sur les questions de diversité (son site d’archive est une référence que l’on site en premier à chaque fois que quelqu’un recherche des références de livres LGBT+), qui vient de lancer son podcast et qui répond « C’est ça qu’on veut 👏 » quand une de ses invitées tweet « Est-ce que je vais hurler contre les ME françaises qui laissent les auteur.rices et leurs public sapphiques tomber avec chaque traduction et publication et défendre mon choix de me tourner exclusivement vers des productions anglophones ? » ben… je sais pas qui vous asseyez de défendre, mais c’est clairement pas moi.

Moi : je n’écrirais jamais en anglais.

Si je suis publiée un jour, ce sera dans une maison d’édition française, et vous ne m’aidez pas en les boycottant, et (surtout !) en encourageant votre public à faire de même. Ce que vous faites, c’est raréfier les acheteuxes potentiel·les de romans queers, et contribuer à rendre les maisons d’éditions d’autant plus frileuses (le saviez-vous : elles ont des impératifs de rentabilité. Et oui c’est nul, mais c’est le capitalisme dans son ensemble qu’il faut combattre…)

Ces derniers temps, j’ai souvent dit que je suis désespérée. Au sens : je n’ai pas d’espoir. Et c’est vrai que disant cela je pensais à la faible probabilité d’une publication, au fait que les places sont rares, au fait que mes histoires s’adressent à des niches, au fait que j’ai toujours très peur d’être mise de côté à la dernière minute parce que j’aurais été jugée trop ceci ou pas assez cela.

Mais ce qui me désespère vraiment, ce n’est pas connaitre le minuscule pourcentage de manuscrits acceptés par les maisons d’édition : c’est regarder du côté des blogs engagés qui sont sensé me défendre et avoir l’impression qu’ils me crachent à la figure avec leurs auréoles de sainteté.

J’ai lu il y a maintenant quelques temps un article qui disait en substance « si nos lutes nous divisent plus qu’elles ne nous rassemblent, nous perdons ».

Et je crois que c’est exactement de cela qu’il s’agit.

Si les mouvements pour une plus grande diversité en littérature, mouvements auxquels le #ownvoice est associé, nous divisent plus qu’ils ne nous rassemblent => Nous perdons.

Si, exemple récent, lors de l’annonce d’un prix, on passe plus de temps à s’insurger qu’un énième roman ai été classé à tort en jeunesse (analyse rapide ), qu’à se réjouir d’avoir (pour une fois, ça n’arrive quasi jamais !) une bonne parité dans la sélection roman francophone qui voit ce côtoyer Jean-Laurent Del Socorro, Jeanne Marièm Corrèze et Aurélie Wellenstein (dans les titres qui ont ou qui sont trèèèès susceptibles d’avoir des perso LGBT+) + Léo Henry et Claire Duvivier  => Nous perdons.

J’en suis venue à la décision de me séparer de l’étiquette ownvoice parce que je l’associe à un milieu que je trouve trop prompt à faire des drama. C’est peut-être le format Twitter, que j’observe à distance, qui veut cela (je n’ai pas de compte et chaque fois que je le dis, j’ai toujours quelqu’un pour me répondre « ah tu fais bien, c’est super toxique, ne t’inscris jamais ») mais des valeurs que je trouve essentielles n’ont, à ce qu’il me semble, pas l’air d’avoir le droit de citer.

Voilà ce que je crois :

  • Je crois au droit de ne pas savoir, de se tromper, d’avoir une marge de progression. Je veux d’un monde où on ait le droit d’écrire un premier roman qui soit imparfait et maladroit. Je veux qu’on ait cette chance qu’ont les auteurs hommes cishets blancs valides d’écrire des trucs pleins de clichés et de faire (on l’espère) mieux la prochaine fois. Mais cette chance là, on ne pourra l’avoir que si nous-même, en tant que lectorat, nous travaillons à ne pas attendre la perfection du premier coup.
  • Je crois au besoin de nuances, de reconnaitre la complexité. Il y a parfois des choix qui peuvent nous paraitre mauvais, voir même «  » »problématiques » » », mais qui répondent en fait à une certaine logique (pas toujours hein, mais des fois). Par exemple : j’ai lu « Sept Reddition », d’Ada Palmer, livre de SF qui met en scène une société futuriste où le genre n’a plus d’importance (sauf pour le narrateur, ou au sein de cercles fermés qui rejouent un 17e siècle fantasmé, et utilisent les pronoms il et elle comme des kinks) et tous les personnages utilisent par défaut un unique pronom : on (et ons quand il y a plusieurs personnes). De base, j’étais dubitative, donc j’ai posé la question : pourquoi ce choix ? Or il s’avère, on me l’a expliqué, que l’autrice et la traductrice en ont longuement discuté de la question, et choisit de ne pas utilisé un néo-pronom tel que iel car tout le roman présente une société qui idéalise le 17e siècle et ce moque bien de notre 21e siècle (et des pronoms qu’on a inventé à ce moment-là de l’histoire), ce de la même manière que la renaissance idéalisait l’antiquité grecque et ne se préoccupait pas du moyen-âge. Aussi, elles ont cherché à utiliser un pronom qui existait déjà au 17e, d’où le on. Honnêtement, je trouve que le résultat est difficile à lire, et j’aurais fais différemment, mais ça se tient.
    De la même manière, un personnage homosexuel qui meurt ne relève pas toujours du bury your gay, le mot « transexuel » peut être réapproprié et n’est pas toujours insultant, et une personne qui ne veut pas être en couple jusqu’au moment où « elle rencontre la bonne personne » n’est pas toujours une « représentation ratée de l’aromantisme », etc.
    Y’a pas de grille de lecture qui marche à tous les coups.
  • Et je crois au temps de l’apprentissage. Se remettre en question, c’est long, et c’est normal. De toute façon, on a jamais fini de se déconstruire.

J’en suis venue à la décision de me séparer de l’étiquette ownvoice parce que je vois les effets néfastes qu’elle a.

Je le vois quand je travaille à fantastiqueer, chaque fois qu’un·e auteurice queer rempli notre questionnaire de soumission de titres (nous sommes un site d’archive et nous avons un formulaire pour que les gens puissent nous signaler les livres que nous ne connaissons pas, afin que nous puissions les ajouter à notre base de données) avec un commentaire de type « je sais pas si j’ai le droit de dire que je suis ownvoice parce que j’ai pas de preuve ? / je suis bi mais pas à 50-50 » Ça me fait tellement mal de lire ce genre de messages, de constater chaque fois que les gens pensent devoir se justifier sur leurs identités. T’es ownvoice parce que TU décides de te revendiquer comme tel·le. Nous, on va pas vérifier. On a aucun droit de le faire. Et par ailleurs, si tu décides de ne pas cocher la case ownvoice (que ce soit parce que t’es cishet ou parce que t’as pas envie de partager cette info), on ajoutera ton livre tout pareil.

Je l’ai vu l’autre jour encore, quand j’écrivais mon article bilan sur le fait d’écrire de la SFFF queer en France : j’ai tenté de montrer combien peu nous étions, et pour se faire j’ai voulu dresser une liste des personnes que je connaissais. J’ai dit : c’est important pour moi, je passe beaucoup de temps à chercher, et les noms qui me viennent tiennent malgré tout sur les doigts d’une main. Mon article n’avait pas du tout vocation de faire le tri entre les personnes « légitimes » et les autres. Mais c’est ainsi qu’il pu être interprété : parce que j’ai parlé de ownvoice, et que le ownvoice, dans la tête des gens, cela fait longtemps que ça ne veut plus dire « faire des stats », mais « juger individuellement qui est légitime ou pas pour écrire tel ou tel truc ».

J’ai blessé des gens par cet article. J’ai blessé les gens-même que je m’étais engagée à défendre. Et croyez bien que j’en suis la première désolée.

Je suis désolée d’avoir usé de tournures qui font douter des gens de leurs légitimités, qui leur font mal et qui me fait dire à moi, témoin de leur détresse « mais putain, on s’en sort jamais ! ».

Et je suis désolée pour les gens que j’ai oublié de citer, que je ne connaissais pas, que je ne sais pas comment trouver. J’ai écumé l’internet sans voir apparaitre vos noms et je veux travailler à ce que cela change (je sais que cela prendra du temps).

Au moment où j’ai écrit mon précédent article, je n’avais aucune idée qu’il y avait des personnages LGBT+ dans les romans de Ceryan Dau, personne ne me l’avait jamais dis. Mais vous savez quoi, depuis, j’ai lu son premier roman (une novela en vérité) qui s’intitule Bleu Puzzle. On suit une âme qui a été morcelée, une jeune fille qui se regarde dans un miroir et qui voit un homme, qui ne comprend pas pourquoi elle est entourée de rose alors qu’elle n’aspire qu’au bleu. C’est brut, il n’y a pas le vocabulaire spécifique que j’utilise moi aujourd’hui pour parler de genre (le roman date d’avant ma naissance), et je pense que précisément pour cela : ça m’a touché. Exprimer les choses de la façon la plus basique. Le rose versus le bleu. Arriver à exprimer ce que ça fait, quand on a l’impression qu’on vient d’ailleurs, que seule la mort pourrait nous y ramener, et qu’on ne peut le dire qu’avec ses propres métaphore, sans savoir que d’autres vivent la même chose, qu’il y a des mots pour expliquer plus vite. Honnêtement, c’est la lecture qui m’a sortie de plusieurs mois durant lesquels je ne finissais aucun livre.

Alors je veux dire : lisez les livres de Ceryan Dau. Et lisez les livres de tous les autres, qui sont / ne-sont-pas / sont-peut-être-mais-c’est-pas-nos-oignons queer : Jeanne A-Debats, Luce Basseterre, Francis Berthelot, Jo Bertrand, Charlotte Bousquet, Sabrina Calvo, Jeanne Mariem Corrèze, Lizzie Crowdagger, Jean Laurent Del Socorro, Estelle Faye, Mélanie Fazi, Emilie Querbalec, Oasis Nadrama, Aurélie Wellenstein, etc etc liste non exhaustive. Lisez les autres auxquels je ne pense pas. Partagez.

J’en suis venu à la décision de me séparer de l’étiquette ownvoice parce que je crois qu’elle échoue à créer un vraie réseau d’entraide, qu’elle appartient à une blogosphère à laquelle je ne me sens pas appartenir : je me sens appartenir au milieu du livre qu’elle décrie.

Il n’est pas parfait, c’est vrai, il y a beaucoup à critiquer, mais ce serait un article à part entière : il faut dire que l’industrie du livre est… une industrie, et qu’elle est en tant que telle elle est soumise à des impératifs de rentabilités dictés par le capitalisme, que cela rend les choses compliquées.

N’empêche que quand je vais en salon, quand je parle aux acteurices de ce milieu : je sais que c’est là que je dois être.

J’écris depuis longtemps, mais j’ai su que j’avais ma place dans le monde du livre quand je suis allé aux encombrants de Paris pour la première fois (courant 2017, j’ai plus la date exacte) : une soirée mensuelle organisée par la maison d’édition la volte. Je n’ai pas dit grand chose ce soir là. Je suis une bille pour m’incruster dans les conversations. Mais ce n’était pas grave, parce qu’il y avait Mathias Echenay, l’éditeur, et qu’il est très fort pour repérer les gens un peu perdus dans mon genre. Il a tout de suite pensé que je devais venir pour la soirée, il m’a demandé ce que je faisais là, s’est intéressé à ce que j’avais à dire, et par la suite (au cours de cette soirée ou des deux ou trois autres auxquelles j’ai eu l’occasion d’aller, moi qui n’habite pas Paris) il repère tout de suite quand je ne suis intégrée à aucun groupe, arrive vers moi en fronçant les sourcils, grogne « non mais c’est pas vrai ! Qu’est-ce que tu fais encore là toute seule ? ». Et puis il me pousse dans un cercle de discussion auquel je n’osais pas me joindre. Quand je vais aux encombrants, je ne reste pas seule. C’est le premier endroit/évènement, et c’est longtemps resté le seul, auquel je pouvais me rendre en sachant que je n’y resterais pas seule, que les gens seraient contents de me voir et de me parler. Le premier endroit où j’ai eu l’impression d’être à ma place.

Vous n’imaginez pas à quel point cela compte.

Je me sens chez moi dans le milieu du livre, dans le milieu de la SFFF en particulier, parce que toutes les fois où j’ai eu affaire à lui, j’ai été traitée avec respect, parce que c’est à son contact que j’ai appris ma propre valeur.

Des gens tombent parfois sur mon blog, viennent me remercier d’avoir écrit certains articles, les relaient, me proposent de travailler à leur côtés sur tel ou tel projet, viennent s’inscrire à un atelier d’écriture que j’anime, considèrent que j’ai quelque chose à leur apprendre, moi qui ne suis personne.

On ne m’a jamais fait sentir que je valais moins que d’autres sous prétexte que je n’avais rien publié.

C’est même parfois ce qui est frustrant : me sentir acceptée et à ma place… et constater que pour autant cela n’ouvre pas toutes les portes. Accepter d’être dedans (par le cœur) et dehors à la fois.

Encore une fois, ce n’est pas un milieu parfait, et il y a en son sein des gens qui refuseront toujours d’entendre nos doléances, nous qui demandons plus de diversité.

Mais je crois que la majorité est bien intentionnée.

Cela ne veut pas dire qu’elle fait tout bien, cela veut dire qu’elle est disposée à essayer. Le changement prendra du temps, et l’attente nous paraitra interminable. Reste que : des choses sont faites, et elles vont dans le bon sens.

C’est sur le positif que j’aimerais que l’on se concentre.

Tenez : en Février 2019, j’ai écrit un article sur le roman Les étoiles sont légions, de Kameron Hurley qui m’a value d’être contactée par Lucie Chenu pour travailler avec elle sur un numéro spécial de Galaxie : genre et sexualité en SF (qui doit paraitre en janvier 2021). Il y a plus d’un an que nous travaillons ensemble, et pendant cette année de collaboration, comme je suis du genre contestataire, nous avons plus d’une fois eu l’occasion de ne pas être d’accord, politiquement parlant. Au début, je l’avoue, je pensais que mes remarques signeraient la fin de notre collaboration. Mais cela n’a jamais été le cas. Non seulement elle m’a écouté chaque fois, même quand j’ai critiqué la couverture qu’il était de toute façon trop tard pour changer, mais quand elle a commencé à travaillé sur un autre numéro (pour Géante rouge cette fois) : elle est revenu vers moi pour me demander une nouvelle.

C’est une chose à laquelle j’accorde énormément de valeur : non pas la perfection d’un numéro, mais le fait qu’il existe, et que son existence donne naissance à d’autres projets, d’autres idées, d’autres futurs.

Sans compter que j’ai appris énormément de choses : sur le fonctionnement d’une revue, et surtout sur le degré nécessaire de pédagogie quand on s’adresse à un public de SF qui (a priori) n’y connait rien en militantisme queer.

Au final, ce qui importe le plus, ce qui change le monde : ce sont les mains tendus.

« C’est ça qu’on veut 👏 » => De l’entraide.

C’est Ketty Steward qui disait dans cette interview que j’ai réécouté l’autre jour en préparant un autre article :

On a besoin des autres pour progresser. J’en suis persuadée. […] Ca existe hein comme théorie : y’a tout ce qu’on sait faire tout seul, y’a tout ce qu’on sait pas faire, et entre les deux y’a ce qu’on sait faire quand on a de l’aide. Et moi c’est cette zone là qui m’intéresse.
[Ketty Steward aux imaginales, dans une table ronde sur les 15 ans de la volte avec Mathias Echenay, Li-Cam et Alain Damasio]

C’est exactement ça.

Je veux de l’entraide.

Je veux de l’entraide entre nous, c’est à dire créer des espaces par et pour les personnes à la marge, des espaces au sein desquels on puisse rester dans le placard, car c’est le groupe (un groupe constitué de personnes qui disent précisément de quel point de vue elles s’expriment, d’autres qui restent vagues, d’autres encore qui ne s’exprime pas du tout sur ces questions) que l’on doit faire avancer, pas les individus.
Je veux toujours du « ownvoice », au sens où je veux toujours de la diversité (dans les personnages ET ailleurs : dans les auteurices, les editorices, les comités, etc, partout). Mais je ne veux plus le dire.
Je veux que nos espaces en non-mixité demeurent privés (du moins : que la liste de membres demeurent privés), que ce soient nos safe space et pas des arguments markéting d’autorité qui laissent sur le côté la moitié d’entre nous.

Et je veux de l’entraide de la part des personnes qui ont actuellement les moyens de faire bouger les choses. Je ne sais pas je suis trop naïf en disant ça, et je ne veux pas non plus tomber dans l’injonction à la pédagogie, mais je crois que cette entraide-là est un effet collatéral de la première : faire monter le groupe, c’est aussi faire savoir aux maisons d’édition qu’elles ne prennent pas un risque en publiant nos histoires queer, qu’on est là, qu’on forme un public et une caisse de résonance qui met en lumière le positif avant tout (encore une fois : on fait plus de dégâts en boycottant pour mauvaise traduction un livre queer dont nous somme la cible directe, qu’en critiquant n’importe quel autre titre mainstream pour lequel nous ne représentons qu’une part minime du lectorat potentiel. Bien sûr, on continuera d’être en colère souvent, mais on est pas obligé de rendre cette colère publique et d’œuvrer à la propager)

Voilà pourquoi, à partir de maintenant, je ne dirais plus « on veut du ownvoice »

Je dirais « on veut de l’entraide »

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